Cet article est extrait du n°03 de Boukan, disponible dans notre boutique

Coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797)

Le régime du Directoire naît en 1795 dans la période de crise qui suit la chute de Robespierre. Sensé éviter à l’avenir toute tyrannie, le Directoire compte cinq membres (les Directeurs) détenteurs du pouvoir exécutif tandis que le législatif est confié à deux Conseils, les Cinq-Cents et les Anciens. La dictature fait pourtant son retour quelques mois après la victoire des royalistes et républicains modérés aux élections de mars 1797. Se sentant menacés par la nouvelle majorité, trois des directeurs font appel à l’armée. La répression, brutale, s’abat sur tous les opposants au Directoire : 177 députés sont exclus. Sans jugement, seize hommes dont un directeur et dix députés, sont envoyés dans des cages en fer à Rochefort où ils sont embarqués le 22 septembre pour une destination inconnue.

Le cloaque de Sinnamary

Les proscrits apprennent leur destination au milieu de l’Atlantique : Cayenne. Ils y débarquent le 10 novembre 1797, après cinquante jours d’une traversée très éprouvante. S’ils ont alors quelques espoirs de pouvoir reprendre une vie normale dans l’unique ville de Guyane, ils déchantent vite. Afin de suivre les ordres stricts du Directoire, le gouverneur Jeannet‑Oudin – cousin de Danton – décide de les envoyer aussitôt à l’autre bout de la colonie. Le 27 novembre, les déportés débarquent près de la batterie française située à l’embouchure du fleuve Sinnamary. Après avoir suivi un sentier ouvert à travers la mangrove, c’est dévorés par les maringouins, qu’ils découvrent leur lieu d’exil. Le cloaque de Sinnamary, comme ils vont désormais le désigner, n’est alors qu’un bourg misérable constitué d’une douzaine de maisons. L’une est occupée par Billaut-Varennes, un ancien partisan de Robespierre déporté en Guyane deux années plus tôt, exécré par la plupart des nouveaux arrivants. La société est ici composée du maire, du commandant, du chirurgien et de trois cabaretiers et boutiquiers. Si un bâtiment est mis à leur disposition, plusieurs préfèrent s’installer dans quelques cases inoccupées plutôt que s’entasser jusqu’à cinq dans de petites chambres. La forêt amazonienne faisant office de prison, les déportés sont laissés libres de leur mouvement : ils ont pour seule obligation d’être inspectés tous les cinq jours par le commandant du poste.
Les exilés s’emploient comme ils peuvent. Ils jardinent, lisent, dessinent et écrivent beaucoup. Barbé-Marbois fabrique des meubles, Laffon-Ladebat s’occupe de science naturelle et La Villeurnoy donne des leçons d’anglais à Tronson-Ducoudray et Pichegru – ce dernier s’exerçant également à tirer à l’arc. La nourriture fournie par le gouvernement étant souvent immangeable et toujours insuffisante, les déportés doivent quotidiennement chercher de quoi mieux garnir leurs tables. Ayant obtenu à leurs frais des fusils, Pichegru, Willot et Ramel passent moult temps à la chasse. Ils traitent également avec les Amérindiens qui leur fournissent souvent du poisson. Les parties de cartes et les discussions politiques animent les longues soirées, notamment autour des nouvelles de France qu’ils peuvent obtenir grâce aux journaux amenés par les navires de passage. Les seize hommes se regroupent très vite par affinités. Les régicides Bourdon et Rovère – ils ont voté la mort de Louis XVI en 1793 – s’isolent de tous. Brottier et La Villeurnoy s’entendent un temps avant d’en venir aux mains. Brottier, qui se fait passer pour l’abbé qu’il n’est plus, est le plus détesté du groupe et le seul à échanger avec le tout autant honni Billaud-Varenne. Lucide, Barbé-Marbois écrira que « les déportés étaient à Sinnamary tout aussi peu unis que dans les conseils et nous y représentions, comme par extraits, les éléments inconciliables de la révolution. » (Barbé-Marbois 1835, 175).

Résolution

« N’importe, dit Pichegru, mieux vaut être dévorés par les requins que périr ici : pour moi rien ne me fera changer de résolution. Je fuirais plutôt à la nage. » (Delarue 1821 : 397-398)

Vivre à Sinnamary est difficile. L’eau est mauvaise et les cases humides et grouillantes d’insectes. Les déportés, affaiblis par les privations, sont sans cesse malades. Le chirurgien du poste ne peut faire grand-chose sinon envoyer les plus souffrants à Cayenne, ce qui lui est la plupart du temps refusé ; Murinais décède ainsi à Sinnamary en décembre 1797. Dans ce contexte, les proscrits apprennent en avril 1798 qu’on songe à les déplacer à Counamama, un endroit encore plus « malsain », sans âmes qui vive, où l’on bâtit des cases pour trois mille futurs déportés. Devant cet avenir funeste qui les attend, les déportés prennent alors la ferme résolution de s’évader. Tous ne sont pas associés à cette entreprise : Brottier, La Villeurnoy, Bourdon et Rovère n’inspirent que de la défiance ; Laffon-Ladebat et Tronson-Ducoudray sont bien trop malades pour tenter l’aventure ; Barbé-Marbois refuse quant à lui de partir, car il souhaite attendre que la justice l’innocente. Ils seront donc huit : Aubry, Barthélémy, Delarue, Dossonville, Le Tellier, Pichegru, Ramel et Willot.
Les proscrits se renseignent discrètement auprès des colons leur étant favorables et imaginent plusieurs plans, plus ou moins hasardeux. La première idée est ainsi d’aller se réfugier chez des Amérindiens, puis de rejoindre le Brésil. L’évasion par terre est cependant vite abandonnée, pour la distance à parcourir, sans villages où se procurer des vivres, et les rivières à traverser. Après avoir acquis l’assurance que le gouverneur du Suriname les accueillerait favorablement, l’objectif est de gagner la colonie voisine par la mer – bien qu’aucun n’ait la moindre expérience en navigation. Ils pensent un moment à s’emparer d’une goélette venue apporter des vivres aux soldats gardant la batterie de l’embouchure du Sinnamary, mais ils apprennent que celle-ci appartient à un des colons qui leur a témoigné de la sympathie et qu’elle forme presque toute sa fortune. Proche d’un village amérindien, les déportés y négocient la construction d’une grande pirogue, sous prétexte de faire quelques courses dans l’intérieur des terres, mais le projet n’aboutit pas à cause des soupçons du maire de Sinnamary qui passe pour très dévoué au gouverneur.
Début mai, rien n’a avancé et les déportés voient arriver avec crainte la saison sèche. Ils s’entendent alors avec un colon vivant sur une petite plantation en face du bourg. Ce dernier possède en effet une pirogue à deux-mâts et deux voiles, assez grande pour les contenir tous. Les déportés achètent son embarcation, et l’autorisent à les accuser de la lui avoir dérobée. Par un ami de Cayenne, ils se procurent également de faux passeports.

Bonne étoile

Le 1er juin, un corsaire de Cayenne capture un bâtiment marchand battant pavillon américain et le ramène à Sinnamary. Le soir, le capitaine rencontre les déportés et leur annonce qu’il était venu les arracher de ce désert – il agit pour le Portugal et devait rallier ensuite le Brésil. Pour preuve, il a des lettres cachées dans des barils de farine à bord de sa goélette. Il se désole de son échec, car il n’avait pas prévu d’être arraisonné. Les déportés ne voient cependant pas l’affaire sous le même angle : le destin leur offre le pilote vainement cherché depuis deux mois. L’informant de leur projet, ils lui offrent de prendre la mer avec eux, ce qui lui évitera bien des ennuis quand les barils de farine seront ouverts. Le capitaine refuse par crainte de les faire échouer. Lui et ses marins doivent en effet être envoyés à Cayenne dès le lendemain matin sous escorte et sa disparition serait immédiatement remarquée. Il propose toutefois que son maître d’équipage, Barrick, le remplace. Il est convenu que ce dernier reste caché en forêt jusqu’à leur départ.
Le 3 juin, après l’inspection du commandant, la plus grande partie de la journée se passe en préparatifs. Seize heures arrive : c’est le moment où les chasseurs se mettent ordinairement en marche. Depuis une douzaine de jours, les cinq autres complices font ou feignent de faire de longues courses, et de rentrer tard. Chacun va de son côté : le point de réunion est le bois où Barrick les attend pour huit heures du soir. Les hommes sont tous au rendez-vous. Une douce brise les invite à partir quand tout à coup des cris perçants retentissent à deux cents pas ; ils se croient alors découverts par un détachement de soldats et se préparent à la plus vigoureuse résistance. Ce ne sont que deux hommes qui tentent de retourner une tortue avant qu’elle ne regagne la mer. Trois des déportés les aident. Les habitants, reconnaissants, promettent de leur porter le lendemain un des meilleurs morceaux de la tortue, et se retirent sans témoigner le moindre soupçon. Dès leur départ, les déportés se rendent à l’endroit où les attend la pirogue libératrice.

Évasion

« Enfin nous nous embarquons : la brise fraîchit et le sol homicide fuit derrière nous. Barrick s’empare de la voile, et Pichegru du gouvernail. Quoique privés de boussole, nous gagnons le large dans la crainte de donner sur quelque rocher ou d’être emportés par les courants. »
(Delarue 1821 : 137)

À la pointe du jour, leurs regards cherchent la terre sans l’apercevoir. Barrick à quelques inquiétudes, la pirogue n’étant pas faite pour la pleine mer : ils sont presque continuellement obligés de travailler à la vider avec une calebasse. Le vent leur étant favorable, Barrick cingle à peu près droit où il soupçonne la terre ; il ne se trompe pas, mais ce n’est qu’après plus de trois heures d’incertitude qu’enfin, ils l’aperçoivent. Ils s’en approchent autant que le permettent les écueils, afin de reconnaître la hauteur à laquelle ils se trouvent. Rien ne leur annonce qu’ils sont poursuivis, mais il leur importe de passer Iracoubo, où se trouve un poste militaire français. La fausse route leur a fait perdre plus de six à sept heures et il est possible que leur évasion ait été signalée. Les évadés ont les moyens de se défendre tout en sachant qu’un engagement dans un esquif comme le leur pourrait être infiniment périlleux. Ils ont cependant déjà dépassé le poste sans l’apercevoir. Le plus difficile est maintenant de souffrir de l’ardeur du soleil. À la nuit, le besoin de repos et la crainte de s’égarer encore les déterminent à mouiller dans une petite anse où Barrick pense qu’ils seront en sûreté. Le lendemain matin, ils sont pris par un calme plat qui les retient dans l’anse. Leur situation est inquiétante : ils savent être encore sur la côte française, puisqu’ils n’ont pas passé le Maroni. Leur pirogue est de surcroît très proche du rivage où on pourrait les attaquer avec d’autant plus d’avantages qu’il leur a été impossible de garantir leurs armes de l’humidité. Vingt-quatre heures passent. Une légère brise les remet en mer. Ils longent la côte, et arrivent enfin au Maroni le 7 juillet. Seule l’expérience de Barrick leur permet alors d’échapper à l’échouage. Il vogue ensuite tranquillement le reste de la journée jusqu’à la nuit. Ils cherchent le fort d’Orange, comme point de reconnaissance. Quand ils l’atteignent enfin, ils entendent siffler autour d’eux trois boulets qui les forcent à prendre le large – les Hollandais voulaient leur faire arborer pavillon. Doublant le fort, ils mettent ensuite le cap vers le poste de Mot-Kreek, où ils désirent accoster. Poussée par un vent violent, leur marche est rapide et ils espèrent arriver à destination avant que l’orage qui les menace ne soit sur eux. Mais alors qu’ils approchent du rivage, une forte vague se brise et les fait chavirer.
La marée est basse. Enfoncés dans la vase, et manquant d’être submergés par les vagues, ils se relaient durant deux heures afin de sauver la pirogue, en vain : les éléments conjurés leur arrachent l’embarcation. Ils ont perdu leurs armes et le reste de leurs provisions. Ils ne savent pas où ils sont et la côte semble déserte. Ils se construisent un abri de fortune et font un feu grâce au briquet que Pichegru a sauvé du naufrage. Au matin, ils ne voient que leur pirogue jetée sur le rivage, brisée, et des bois impénétrables. Quelques coquillages restés dans la vase, quelques reptiles trouvés sur le sable et une mare fangeuse deviennent leurs uniques ressources. Ceux qui ont encore quelque force passent la journée à reconnaître la côte, et à chercher quelque issue. Un vaisseau qu’ils pensent anglais passe au loin, mais malgré les signaux, il suit sa route et bientôt disparaît. Après une nouvelle nuit passée sous la pluie, c’est trempés jusqu’aux os qu’ils attendent le septième jour de leur hasardeuse navigation. Au matin du 10 juillet, Barrick, premier sur pied, compte explorer les alentours : « À peine avait-il fait cinq cents pas, qu’il s’écria : “Des hommes ! des hommes !” À ce cri, nous nous levâmes tous, et nous aperçûmes, à l’extrémité d’un bois qui bordait la mer, deux hommes (Delarue 1821 : 142-143). » Ce sont deux soldats hollandais. Ils leur apprennent qu’ils sont à égale distance des forts Orange et Mot-Kreek. Les évadés ont réussi. Ils sont conduits à Paramaribo, capitale de la colonie hollandaise, où le gouverneur va les garder sous sa protection jusqu’à leur départ vers l’Europe, et ce, malgré les réclamations françaises.

Épilogue

Quatre des six déportés restés à Sinnamary décèdent entre juin et septembre 1798. Les évadés Aubry et Letellier ne goûtent pas longtemps à la liberté : le premier décède au Suriname en juillet 1798 tandis que le second meurt lors de son retour vers l’Europe. Tous les autres regagnent leur patrie dans les années qui suivent. Graciés, Laffon-Ladebat et Barbé-Marbois rentrent en 1800. Barthélémy est anobli par Napoléon quelques années avant de se rallier à la monarchie. Pichegru participe en 1804 à une conjuration prévoyant l’assassinat de Bonaparte ; arrêté, il est retrouvé étranglé dans sa cellule. Ramel sert dans l’armée de Rochambeau lors de l’expédition de Saint-Domingue ; il est assassiné par des ultra-royalistes en 1815. Willot lutte contre Napoléon, puis rentre en France sous Louis XVIII qui le fait comte. Delarue est nommé maître des requêtes et garde général des archives du royaume lors de la restauration. Dossonville reprend sa carrière de comploteur, alternant séjours en prison et missions de police secrète.

Texte de Dennis Lamaison