Rodolphe Alexandre, président de la nouvelle Collectivité territoriale de Guyane, soutenait en 1999 une thèse en histoire consacrée à Gaston Monnerville. Il vient aujourd’hui de terminer un ouvrage sur Justin Catayée. Nous avons souhaité mieux comprendre le rôle de ces deux personnages majeurs de Guyane dans la construction de l’idée d’indépendance.

Une Saison en Guyane : Cette année nous fêtons les 70 ans de la départementalisation de la Guyane, souhaitée par Gaston Monnerville…
Gaston Monnerville est l’homme incontournable de la départementalisation. Il en parle dès 1930, lors de la première rencontre des Antilles-Guyane à la cérémonie du rappel à l’assimilation. C’est véritablement lui qui a propulsé l’affaire dans laquelle la fin du bagne était l’une des questions de principe pour ce territoire, qui avait été assimilé bien avant la Savoie ou la Corse, puisse faire valoir son droit à l’assimilation. La départementalisation, je le dis, j’y tiens, est à l’époque un signe progressiste, un signe de la Gauche. La Gauche qui acclame les rapporteurs et considère que, enfin, après l’esclavage, la traite négrière et notamment le bagne pour la Guyane, on se sent français à part entière vis-à-vis de la République, pour reprendre la célèbre phrase d’Aimé Césaire. Il ne faut pas que l’on classifie l’Histoire avec des concepts d’aujourd’hui. Aujourd’hui la départementalisation est complètement dépassée, elle est obsolète, c’est incontestable, même si elle a permis en partie le rattrapage du social.

USG : Dans votre ouvrage consacré à Gaston Monnerville, vous opposez notamment son projet à celui de Léon-Gontran Damas.
On ne peut pas dire qu’à l’époque Léon Gontran Damas soit un révolutionnaire : il est un contestataire de l’assimilation. Et son ouvrage Retour de Guyane, contrairement à tout ce qui a été dit, est pour moi un pamphlet contre l’assimilation. Il revient en Guyane, jeune étudiant, et se rend compte que la politique est dominée par un aréopage de gens âgés dépassés par la révolte des Noirs en Amérique. Mais il reste un littéraire parce qu’il n’a fondé aucun parti politique. On ne peut pas comparer un projet structuré de départementalisation, défini au plus haut niveau à Paris, et un homme rebelle, isolé, contestataire. La preuve en est qu’il ne sera élu que parce que René Jadfard [député de la Guyane de 1946 à 1947] est décédé. Dès lors, tout le mouvement de la renaissance guyanaise va se reporter sur lui. Bien sûr il va rejoindre le mouvement anticolonialiste national et siéger dans deux instances. À l’époque on lynchait les Noirs aux États-Unis, mais au-delà on ne peut pas comparer. Pour moi il reste l’écrivain, l’essayiste. C’était un poète égaré en politique.

USG : Où se situait Gaston Monnerville à l’ère de la décolonisation ?
Gaston Monnerville est un lettré, c’est le prototype, le produit même de la méritocratie républicaine. Il fait des études brillantes et sort major de chaque promotion. Il épouse la France. Il parlait le grec, le latin, il était très cultivé. Humaniste, il rentre dans les loges et devient radical-socialiste. Gaston Monnerville est resté distant vis-à-vis des mouvements de décolonisation. J’ai pu retrouver sa présence dans une conférence d’un mouvement communiste à Paris, mais c’était, je pense, purement fortuit : les jeunes vont partout, souvent juste par curiosité et pas forcément par conviction.. Félix Eboué a ainsi fréquenté des groupuscules anticolonialistes à titre de spectateur. Pour moi, Gaston Monnerville c’est l’assimilation, la stricte assimilation, nous sommes français au même titre que tous les Français. Il parlera bien des souffrances des deux guerres mondiales, moins de l’esclavage. Il en fait parfois référence, mais très peu. Par contre, il parle beaucoup de la République. Pour moi, Gaston Monnerville, Camille Mortonol [Guadeloupéen, c’est le premier Noir à intégrer l’École polytechnique], Felix Éboué ou encore le général Stanislas, tous sont vraiment des prototypes de la République. Cela veut dire que tout un chacun a sa chance, peut gravir les échelons les plus hauts, même victime du préjugé de race !

USG : La Guyane célèbre cette année le centenaire de la naissance de Justin Catayée [député de la Guyane de 1958 à 1962]. Entre indépendance et appartenance à la République quel était le rêve de cet homme politique ?

Je vous le dis très franchement, en tant qu’historien, Justin Catayée n’était pas indépendantiste. Il vouait une admiration au général de Gaulle depuis le camp à Cherchell [École des élèves aspirants de Cherchell que Justin Catayée intègre en 1943 avant d’intégrer les armées de la France libre]. Dans tous ses discours, il rappelle cette filiation au général de Gaulle. Il a menti aux Guyanais en disant qu’il était Compagnon de la Libération, alors qu’il ne l’était pas. Mais il était par contre médaillé des forces françaises.
Catayée était un rebelle, un contestataire, mais pas un indépendantiste. Il ne pouvait pas supporter les indépendantistes. Il nommait les autonomistes « Bolchevicks camouflés », « Sekou Touré de la politique guyanaise » ou « séparatiste ». Je suis contre tous ceux qui transforment et qui falsifient l’histoire. L’histoire n’est pas neutre, nous sommes d’accord, mais il ne faut pas chercher des icônes là où il n’y en a pas. Quand Justin Catayée rentre en Guyane, il monte des syndicats puis il adhère à la section guyanaise de la SFIO [Section française de l’internationale ouvrière] avant de se séparer d’eux pour des questions électoralistes, et il crée ensuite le parti socialiste guyanais (PSG) [en 1956]. Il lance le mot d’ordre « autonomie de gestion » qui correspond à la situation internationale avec la décolonisation, l’autonomie et les grands accords en Afrique et à Cuba. Il parle parfois d’assemblée régionale, d’exécutif régional, sans vraiment approfondir, mais en tout cas pas d’indépendance.

USG : C’est donc pour cela qu’en 1979 le parti socialiste guyanais adopte une charte où il déclare dépasser l’objectif d’autonomie tel que pensé par Justin Catayée.
Là, c’est un bond en avant ! C’est la nouvelle équipe qui rentre en Guyane avec le docteur Lecante, Antoine Karam, Roger Karam et d’autres. Dans les partis politiques, il y a toujours les conservateurs, les contestataires et les modernes. C’est donc une nouvelle frange au sein du parti qui, à une époque de grèves en Guyane, lance l’idée de l’indépendance. On sort de l’autonomie, encore que le terme d’autonomie n’ait pas été véritablement approfondi après la mort de Justin Catayée. Quand Léopold Héder [député de la Guyane de 1962 à 1967] prend le pouvoir, c’est une autre mandature. C’est le notable : on pacifie, on régule avec l’État. Bien sûr il recherche une couverture internationale avec le Sénégal de Léopold Sédar Senghor. Il a été très négociateur, démocrate, bien qu’il n’ait jamais voulu franchir un certain cap.

USG : En 1958, André Malraux va convaincre Justin Catayée d’apporter son soutien au référendum voulu par le général de Gaulle.
Tout d’abord, il n’y a personne qui peut savoir ce qui s’est passé pendant l’entretien, personne. Justin Catayée ne pensait même pas qu’il serait reçu par André Malraux. Par ailleurs, il faut préciser qu’il est séduit par la politique du général de Gaulle, et son émissaire le plus prestigieux, c’est André Malraux, la grande figure de la République. Il est donc séduit par cet accueil et ce rendez-vous. Les mauvaises langues disent qu’il y eut des pressions. Ce qui est plus probable, selon moi, c’est que Justin Catayée ait été séduit par les propos de André Malraux qui annonce les franchises de la République, dont la suppression du territoire de l’Inini, la mise en place d’une assemblée conforme à sa volonté de modification départementale et de nouvelles libertés sur l’octroi de mer. Dans la discussion surtout, Malraux, qui est très fin, fait surtout comprendre qu’il aurait intérêt à se présenter aux élections législatives. Je pense que c’est cela qui a fait l’accord avec Justin Catayée, alors qu’il était contre le référendum. Conséquence, il annonce le lendemain son revirement, à la grande stupéfaction de son parti, même des membres les plus proches, qui vont être surpris, voire déçus. Mais Justin Catayée avait une telle emphase, un tel charisme, que tout le monde accepte. En l’espace d’une semaine, ils réussissent à changer l’opinion publique. Fort de la logistique fournie par l’État, il va convaincre la population. Ensuite la rivalité entre le Préfet Vignon et Édouard Gaumont lui permettra de gagner de justesse les élections législatives.

USG : Que se serait-il passé si la Guyane avait voté “non”, au référendum ?
Je ne sais pas, je pense qu’on serait allé sur les premiers jalons de l’autonomie. Techniquement, je pense, l’Histoire a raté une page. Je ne suis pas élitiste, mais les femmes et les hommes qui étaient là, pour certain(e)s, avaient déjà eu une formation à Paris, quelques un(e) s’étaient déjà rendu(e)s en Chine, au Vietnam, en Russie. En Chine, plus précisément, c’est l’époque où certains vont rencontrer les mouvements de Mao Tse-Tung. Je pense qu’il y avait une vraie conviction nationaliste pour la Guyane. Ils s’étaient appuyés sur le plan international et, pour moi, quel que soit l’intérêt que j’ai pour Justin Catayée, historiquement on a raté une page. À mon avis on aurait déjà franchi le cap d’un nouveau statut. J’en suis persuadé.

USG : Depuis 30 ans, est-ce que la relation entre la Guyane et la République française a vraiment évolué ? Quelle est votre vision ?
Je vais vous répondre franchement. Elle a évolué, c’est incontestable, sur les infrastructures, les équipements, même s’il y a un retard abyssal. C’est comme si l’état français avait été surpris par la croissance démographique de ce pays et par la volonté de certains de ses politiques à apporter une autre forme de démocratie et de progrès social. Il a été également surpris que la Guyane ait toujours gardé ce soubresaut ou cette racine nationaliste. Contrairement à la Martinique et à la Guadeloupe, qui ont des partis qui se sont organisés, nous n’avons eu que le MoGuyDe [Mouvement guyanais de décolonisation] qui a véritablement apporté un autre souffle à l’identité et au concept d’indépendance nationale. Justin Catayée a joué son rôle dans une prise de conscience contre la départementalisation et l’assimilation. Élie Castor et Georges Othily ont été les premiers bâtisseurs de ce pays : en allant à l’encontre de l’État, du rectorat, de la préfecture. J’ai eu la chance de travailler avec eux, à l’époque où ils mettaient en place les collèges à Grand Santi et à Saint-Laurent. Voilà la question que posait un recteur : « Pourquoi un collège à Grand Santi ? » Et Castor répondait : «Pourquoi pas ? Regardez la démographie, la population, l’enclavement ! » Il y a eu cette volonté de casser un système qui était ankylosé et sclérosé, qui était dictée de l’extérieur.
Aujourd’hui, j’ose vous le dire en toute modestie, nous jouons la troisième phase. Je n’ai jamais dit que j’étais contre l’article 74 [article de la Constitution accordant plus d’autonomie à une collectivité d’outre-mer], j’ai simplement dit qu’il fallait le préparer. Aujourd’hui, c’est manifeste, la Guyane est en crise : sur les 22 communes, 17 sont au rouge. Nous vivons des avances des impôts. Ce qu’il faut, c’est aller vers l’État dossier contre dossier, préparer un nouveau statut. Je suis ouvert pour un nouveau statut, mais avec préparation préalable : habilitation sur le foncier, sur l’aurifère et pourquoi pas sur la pêche. Je ne suis pas contre ceux qui agitent le drapeau. Mon drapeau est dans mon cœur, mais je sais que je ne suis pas à genoux, encore moins la main tendue vis-à-vis de l’État. J’ai attaqué cinq fois le gouvernement de Nicolas Sarkozy, on a perdu une seule fois. Aujourd’hui concernant le “Pacte d’avenir”, je n’entends pas que le Président, François Hollande, termine son mandat sans avoir rendu aux Guyanais ce qui leur est dû. Si on ne l’a pas, la Guyane va connaître la crise la plus forte de son histoire.
Comment mettre maintenant en place les rails de 2021-2022 ? Je vais vous dire quelque chose, très franchement, même s’il y a des Guyanais qui sont conservateurs, qui sont pantouflés dans leurs concepts retardataires, la Guyane sera appelée à faire un bond obligatoire. L’aurifère va nous devancer, avec non pas 3 000, mais 12 000 emplois, de nouvelles routes, des constructions : un nouveau monde. Total revient en Guyane et on ne peut plus dire aux Guyanais qu’il n’y a pas de pétrole. Et puis enfin on a la biodiversité : si on nous dit de la mettre sous cloche, quelles en seront les conséquences ? Est-ce que ce sera comme au Guyana ? Ensuite, on a le bois : on dépasse à peine 150 000 m3, mais un jour on pourra faire le double, le triple… Cela veut dire que l’on passe à côté du potentiel de la Guyane. Un élément important, c’est qu’il faudra faire tôt ou tard une alliance avec les écologistes et leur démontrer comment on peut, tout en maîtrisant l’environnement et la biodiversité, développer l’économie. Aujourd’hui, on ne peut pas se passer d’une autre évolution de la Guyane.

Entretien réalisé et retranscrit par Pierre-Olivier Jay, Dennis Lamaison, Daniela Norena.
Photos et archives P-O Jay, R. Alexandre, A. Heuret.