La gestion des déchets connaît des avancées structurelles notables depuis le début des années 2000. Mais des décharges hors normes persistent malgré les dangers qu’elles font peser sur l’environnement et la santé humaine. Pressées par la réglementation européenne de moins en moins laxiste, les collectivités doivent suivre le tempo sous de fortes contraintes budgétaires. La réduction des déchets, la contribution des consommateurs et le recyclage sont encore trop timides. Ils sont pourtant l’unique salut, à moins que la classe politique n’engage un vrai rapport de force avec le secteur privé.

« On marche sur la tête. Il faut vraiment être dans un magasin pour savoir ce que c’est les sacs plastiques », s’indignait il y a peu, Alain Chung, président de Saint Fa Foei Kon, association chinoise de Saint-Laurent du Maroni qui rassemble 150 points de vente (50 % des commerces de l’Ouest). En mars 2016, l’association avait anticipé l’interdiction nationale de juillet 2016. « Nous avons pris les devants parce que ça fait trop longtemps qu’on attend », reprochait Alain Chung, propriétaire de deux libres services de Saint-Laurent. La fin de la distribution des sacs de caisse lui permet une économie de « 6 000 sacs par mois ».

à l’image de Saint Fa Foei Kon, la gestion des déchets s’améliore peu à peu. « Il faut regarder d’où on vient. Ça n’a plus rien à voir avec il y a quinze ans. Avant on brûlait et on jetait dans les marécages ! », note un observateur.
2015 et 2017 marquent un tournant avec l’arrivée de la collecte séparée des emballages et papiers dans la communauté d’agglomération du centre littoral (CACL) et dans la communauté de communes de l’Ouest guyanais (CCOG). « En 2002, il n’y avait aucune valorisation des déchets dans le secteur formel. Aujourd’hui, nous sommes proches de 15 % et d’ici cinq à dix ans, nous devrions atteindre 25 %. C’est significatif »,note l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe). « Il y a de la prévention, des composteurs, des kits de couches lavables. Il se passe des choses ».

La gestion des déchets en Guyane coûte environ 20 millions d’euros par an, c’est l’une des charges les plus importantes des collectivités. Comparée au rattrapage structurel nécessaire, aux capacités d’investissement, elle est telle que de 2013 à 2018, les collectivités guyanaises font l’objet d’un maintien crucial par le bas de la taxe générale sur les activités polluantes (Tgap).

Le calvaire des décharges

Malgré des avancées, « la situation du stockage des déchets reste extrêmement préoccupante », s’alarme l’Ademe. L’état de vétusté et la saturation des sites sont très inquiétants. Depuis 2007, la France est placée sous contentieux européen pour “non-respect de la directive déchets ” à St-Georges, Kourou, Apatou, Grand-Santi, Papaïchton, Maripasoula et Saint-Laurent. Ainsi, seuls deux sites majeurs répondent aux 250 000 Guyanais : Saint-Laurent et Cayenne, eux-mêmes sous pression car leur autorisation d’exploitation viendra à terme en 2019 et 2020. Selon le responsable du service déchets de la CCOG, Patrick Lenclos, “le calendrier ” dans l’Ouest devrait être tenu pour ne pas interrompre le service. « L’installation de stockage des déchets non dangereux [ISDN] de l’Ouest est en chantier pour l’extension des capacités de stockage et la mise aux normes [étanchéification et traitement en circuit fermé] du site. Le contentieux est en cours de levée ». à plus long terme, « on a un projet [d’extension] mais compte-tenu des délais d’instruction », une extension intermédiaire est entamée.
La rapidité avec laquelle les bennes se remplissent, en écho à la frénésie quotidienne d’achat, au suremballage et aux obsolescences programmées ne laisse aucun répit. En 2014, « les tonnages collectés et traités ont augmenté de 16, 5 % par rapport à 2011 », selon l’Ademe, pour une croissance démographique de 4, 9 %. Les mises aux normes des équipements et l’accroissement des besoins pèsent sur les caisses des collectivités et la poche des contribuables. Selon les informations officielles, « le coût de la gestion des déchets a augmenté de près de 50 % » en dix ans.

Sur l’ensemble du territoire, en 2014, les impôts locaux ont financé le service à 90 %. L’augmentation de l’assiette fiscale et du taux de redevance est parfois la priorité, ou parfois sciemment oubliée par les communes, car ces mesures sont clairement impopulaires auprès des électeurs. 1 seul assujetti guyanais sur 8 paye sa redevance sur les ordures ménagères ! Par exemple, dans l’Est, la contribution moyenne s’élève à 11 €/habitant et par an. Elle est 6 fois supérieure dans les Savanes, 10 fois, dans le Centre littoral. Autre incongruité : seule la CACL applique la “ redevance spéciale ” qui taxe les entreprises et les administrations, alors qu’« un tiers et jusqu’à la moitié des quantités collectées par le service public proviennent des établissements publics et privés », selon l’Ademe. « On est en train de mettre [la redevance] en route », répond la CCOG « mais on n’a pas de tissu économique. On se rend compte que les principaux contributeurs seront les communes, la CTG [Collectivité territoriale de Guyane] et l’armée, donc on tourne en rond ».
Tout ceci, dans un contexte de tassement des aides européennes. « Les investissements sont hyper lourds […] les lignes budgétaires sont trop faibles » souligne le vice-président délégué à l’environnement de la CCOG, Jean-Paul Ferreira. « Une recherche de soutien financier reste primordiale, tant du côté de l’investissement, que des soutiens au fonctionnement par le biais des éco-organismes tel qu’Eco emballages, dont il est prévu par les lois Grenelle qu’ils participent à hauteur de 80 % du service, ce qui n’est pas le cas en Guyane », note la CACL.

Le jeu privé

On avait coutume de dire que la gestion des déchets est un service public. Mais le jeu du pollueur-payeur, la contribution versée aux éco-organismes pour la collecte sélective, l’écoparticipation et la “stratégie nationale ” de récupération des métaux dits “stratégiques ” (terres rares, lithium, titane…) impliquent désormais autant le privé que le public.
De 1990 à nos jours, le code de l’environnement a élaboré 18 familles sous principe “pollueur-payeur” : les véhicules, les pneus, l’électronique, le mobilier etc. Il est demandé aux fabricants, importateurs, distributeurs, d’organiser et/ou de financer (dans ce cas-là, ils contractualisent avec un éco-organisme) la collecte séparée et le recyclage, afin de limiter la pression exercée sur les collectivités et pour sécuriser le circuit des produits à risques sanitaires et environnementaux. C’est ce qu’on appelle la responsabilité élargie du producteur (REP).
Les éco-organismes sont investis d’une “mission d’intérêt général ”, rémunérée par l’État et les producteurs. Malgré tout, selon l’Ademe seules « 8 » filières REP sur les 18 agréés par l’État sont présentes en Guyane « avec des niveaux de performances 5 à 10 fois moindres qu’en métropole ». Résultat : « seuls 5 à 7 % des déchets de Guyane sont pris en charge dans le cadre du REP ou des éco-organismes », note l’Ademe. Par ailleurs, des distributeurs d’équipements électriques et électroniques ne respectent toujours pas leur obligation de reprise gratuite lors d’un achat.
« L’avenir du tri sélectif demeure incertain en matière de REP » et « le retour des éco-organismes sur le territoire n’est pas à la hauteur de la contribution des Guyanais » annonçait en mars 2016, la présidente de la CACL, Marie-Laure Phinéra-Horth dans un courrier adressé à la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal. Le sujet est incontournable, car selon les données officielles, « 40 % des encombrants sont des déchets relevant de la réglementation REP ».
Même reproche en novembre 2016 de la chambre régionale des comptes des Antilles et de la Guyane : « La CCEG [communauté de communes de l’Est guyanais] n’a pas obtenu le bénéfice de la clause prévue au cahier des charges entre l’État et l’entreprise agréée pour le pilotage du dispositif national de tri et de recyclage des emballages ménagers qui aurait permis une prise en charge directe par cette entreprise (…) l’application de cette clause serait de nature à réduire la charge de la CCEG d’environ 200 000 € [soit un tiers du budget déchets] ».
« Les éco-organismes se cachent un peu derrière le fait que les collectivités n’ont pas mis en place de déchetterie. Comme on n’a pas de point d’apport identifié, ils peuvent jouer la montre. Maintenant que les points du fleuve vont ouvrir, ça ne va pas se passer sans grincement de dents. Les huiles de vidanges et les produits dangereux posent un énorme souci et ça fait un an que ça traîne » commente le service déchets de la CCOG. Les objectifs réglementaires sont tout autant enterrés pour les déchets électroniques et électriques.

La répartition de l’effort divise. Le calcul des indemnités nationales que l’on dit déconnecté du contexte guyanais, et le respect de la continuité territoriale sont des points de blocage.

Moins produire

Le plus vertueux est encore de limiter la production et de favoriser le réemploi. La CACL mandate depuis 13 ans l’association Sepanguy pour qu’elle mène des programmes de sensibilisation sur les déchets et l’eau, auprès de 2 000 scolaires principalement. « On a de plus en plus d’enseignants, qui ne sont pas sensibles, mais qui ont envie de faire quelque chose et d’avancer. Par exemple, ils nous disent qu’il y a des déchets partout dans la cour et qu’ils voudraient qu’elle soit propre » souligne Véronique Bouillon, coordinatrice des programmes pédagogiques. « Il y a aussi le relais des médias, les Cop [conférences des Nations unies sur le changement climatique] qui font que le public est plus sensibilisé qu’il y a quinze ans ». Selon la Sepanguy, les enfants sont sensibles aux «déchets sauvages» car « ils se rendent compte que ça fait du mal aux tortues, aux oiseaux. L’intérêt c’est que l’enfant soit conscient, qu’il soit le relais de sa famille. On touche aussi des non-scolaires. Travailler avec la jeunesse c’est merveilleux, mais quand les parents, grands-parents, sont convaincus, l’enfant n’a au final aucun problème à assimiler ces questions ».
Selon les données officielles, les actions de prévention du gaspillage alimentaire ciblant les « gros producteurs » (commerces alimentaires, restauration, établissements scolaires) pourraient « réduire de moitié les tonnages du service public.»

Texte de Marion Briswalter
Photos Mirtho Linguet, Marika Thébia & EasyGuyane
Infographie Audrey Techer