La Nouvelle-Calédonie, quatrième réserve mondiale du Nickel, vit au rythme du poumon de son industrie minière. Grâce à la réalisation de projets de production de classe mondiale, elle a pu asseoir un modèle politique qui lui a apporté stabilité et prospérité lors des 30 dernières années. Pourtant de nouveaux développements sur le marché mondial affectent l’industrie calédonienne dont la compétitivité est loin d’être assurée…

Une dépendance forte à l’économie nickel

Bien qu’étant inférieure à 10 % du PIB de l’île la contribution de l’industrie nickel à l’économie calédonienne est prépondérante, notamment en raison des effets d’entraînement du secteur sur le reste de l’économie, par ses commandes de biens et de services, par son recours à la sous-traitance et par la consommation de ses salariés. Plus de 90% des exportations en valeur proviennent de l’industrie nickel, qui génère près de 20% des emplois du secteur privé. Ainsi, la fluctuation des cours mondiaux et les quantités produites et exportées conditionnent la santé de l’économie du pays. Quand le poumon nickel tousse, c’est toute l’économie du pays qui risque de s‘enrhumer. Aussi parle-t-on de malédiction des matières premières, en référence au manque de diversification de l’économie calédonienne et à sa dépendance vis-à-vis de son industrie nickel.

Une stabilité politique  assurée par un développement économique sans précédent

À bien y regarder, le véritable succès de la Nouvelle-Calédonie lors de ces 30 dernières années aura surtout été politique. La situation insurrectionnelle du milieu des années 80 a abouti à la mise en place d’un modèle original de partage des responsabilités entre indépendantistes dans le nord et les îles Loyauté, et les non-indépendantistes dans le sud, permettant un rééquilibrage à la fois politique, social et économique entre les trois provinces de Nouvelle-Calédonie.

La stabilité et la prospérité résultant de l’accord de Matignon (1988) et des accords de Nouméa (1998), n’ont été possibles que grâce au fantastique apport de richesses généré par la construction de deux grands projets industriels d’usines de production de nickel métal. On estime à plus de 2 milliards de dollars les retombées directes dans l’économie calédonienne au cours des 10 dernières années grâce à la construction du projet du Koniambo dans la province Nord et à celui de Goro dans la province Sud. Sans cette contribution majeure, il est probable que le modèle politique calédonien aurait eu bien du mal à trouver la stabilité nécessaire à la croissance économique et à la paix sociale vécues ces dernières années.

Une compétitivité mise à mal par les évolutions du marché mondial

Le modèle de développement économique, qui consiste à construire des usines sur place pour optimiser la valeur ajoutée générée par une production locale, laisse place à une réalité plus contrastée.

L’économie insulaire calédonienne, souvent qualifiée d’économie de comptoir, est génératrice de coûts de structure très élevés. Le salaire moyen d’un employé est ainsi 7 à 10 fois supérieur à celui des pays producteurs concurrents les plus performants. Quant au coût de l’électricité, il y est deux à trois fois supérieur. Ces facteurs conditionnent négativement la compétitivité du nickel calédonien.

La richesse de la teneur moyenne en nickel du minerai, c’est-à-dire la quantité de nickel contenue dans une tonne de minerai, a longtemps permis de masquer cette situation de compétitivité relative. Cependant, sous l’impulsion de la Chine, principal consommateur de nickel de la planète, le marché mondial a subi une profonde mutation au cours des quinze dernières années. Face à l’explosion des cours du nickel en 2007 et aux besoins énormes d’acier inoxydable, principal usage industriel du métal nickel (70% du nickel produit est utilisé pour faire de l’acier inoxydable), générés par la politique de croissance de l’économie chinoise, la Chine a remplacé l’acier inoxydable standard, qui contient 8% de nickel, par un acier inoxydable, qui ne contient que 1 à 2% de nickel, le Nickel Pig Iron (NPI). Moins résistant à la corrosion certes, mais également moins cher. En conséquence, la Chine s’est mise à acheter du “ minerai de nickel pauvre ”, des latérites de faible qualité (teneur moyenne basse), principalement des Philippines et de l’Indonésie. Le NPI représente désormais 35% de l’offre mondiale de nickel, contre près de zéro en 2006.
Cette évolution a eu deux conséquences majeures sur l’industrie mondiale. Une pression à la baisse sur les prix de l’acier inox en raison d’une offre supplémentaire meilleure marché et donc une pression sur la production du nickel métal calédonien moins compétitive en termes relatifs. En deuxième lieu, la capacité à produire du nickel métal avec du minerai à faible teneur, qui n’avait jusqu’alors aucune valeur économique, a contribué à une augmentation des réserves mondiales de nickel et fait apparaître de nouveaux pays producteurs concurrents. C’est notamment le cas des Philippines, absentes de la carte des producteurs mondiaux il y a 15 ans et deuxième exportateur mondial de minerai aujourd’hui.

 

Une perfusion salvatrice de l’État

Quelles perspectives pour le nickel calédonien ?Dans ces conditions de compétitivité précaires, la survie des deux dernières usines calédoniennes, qui en raison de difficultés techniques de mise au point de leurs procédés, ne sont toujours pas à pleine capacité de production après plus de 10 ans, n’a été possible que grâce à divers concours financiers de l’État français. Il en va de même pour la troisième et vieillissante usine de la SLN, filiale d’Eramet, située dans la capitale Nouméa et qui a également bénéficié de ce soutien.
Ainsi, la Société Le Nickel (SLN), acteur historique, Vale Nouvelle-Calédonie (Vale NC), filiale du groupe brésilien Vale basé dans la province du Sud, et Koniambo Nickel SAS (KNS), établi dans la province du Nord, ont tous bénéficié du soutien financier de l’État français sous la forme de prêts et de garanties d’emprunt. Au total ce soutien s’élève à plus d’un milliard d’euros, sans compter les différents apports réalisés par le biais des différentes lois de défiscalisation, dont le coût pour l’État est estimé à 45 millions d’euros par an en moyenne pour la seule industrie nickel.
Cette politique de soutien est d’autant plus remarquable que les compétences relatives à l’extraction minière et à l’industrie métallurgique relèvent, depuis 2000, des collectivités de Nouvelle-Calédonie. Mais compte tenu de son rôle dans les équilibres politiques, économiques et sociaux du territoire, l’État a estimé nécessaire d’intervenir financièrement à plusieurs reprises pour soutenir le secteur nickel.

Dans ce contexte et pour pallier au manque relatif de compétitivité de leur appareil industriel, deux des opérateurs, la SLN et Vale NC ont revu leur business modèles et saisi les autorités locales pour obtenir l’autorisation d’exporter du minerai à faible teneur à destination de la Chine. Ce minerai qui est essentiellement constitué des rejets de l’extraction des minerais exploités dans les usines n’était jusqu’alors pas valorisé. La capacité des usines chinoises à les valoriser constitue une nouvelle opportunité économique pour l’industrie calédonienne. Toutefois, cette évolution passera par une réorganisation et probablement une diminution des outils de production industriels, avec des conséquences importantes sur l’emploi, mais également sur l’environnement et les populations locales.
Une augmentation significative de la production minière ne sera pas sans conséquence sur l’environnement et la gestion des bassins versants du petit territoire calédonien, particulièrement soucieux de la protection de son lagon, dont certaines parties sont classées au patrimoine mondial par l’UNESCO.
Les opérateurs miniers devront également faire particulièrement attention aux impacts de l’augmentation de l’activité minière sur les populations voisines de leurs sites d’exploitation et devront faire preuve d’une responsabilité sociétale accrue.
Enfin, l’utilisation de nickel dans les piles et batteries électriques pour véhicules risque de provoquer une transformation majeure de l’offre et de la demande de nickel au cours de la prochaine décennie.
L’année dernière, l’utilisation de nickel primaire dans les batteries était légèrement inférieure à 6% de la demande totale de nickel, contre 70% pour l’acier inoxydable. Jusqu’à présent, l’impact de l’utilisation du nickel dans les batteries sur le prix du nickel a été faible, mais cela est sur le point de changer, car la quantité de nickel utilisée par batterie pourrait facilement plus que doubler au cours des 5 à 7 prochaines années.
La Nouvelle-Calédonie grâce à ses importantes réserves latéritiques pourrait ainsi continuer à jouer un rôle majeur sur l’échiquier mondial, à condition d’être capable de faire évoluer son modèle d’origine.
Texte de Laurent Chateney