Né dans les années 1970, Sainte-Rose de Lima, à Matoury, doit son implantation à un événement insolite : un crash d’avion. Aujourd’hui, si le village amérindien regroupe la plus grosse communauté arawak de Guyane, celle-ci est confrontée à la disparition progressive de sa langue. Rencontres avec quelques-uns des défenseurs d’une culture parmi les plus anciennes de Guyane, le terme “résignation” ne fait pas partie de leur vocabulaire.

Le village borde une portion de la route nationale n°2, à la sortie de Matoury. Un carbet traditionnel, un terrain de foot et quelques habitations au-delà : Sainte-Rose de Lima est un village amérindien, plus précisément arawak. Pourtant, rien ne permet d’identifier la communauté culturelle qui a pris possession des lieux. Les constructions ressemblent à la plupart des villages amérindiens : essentiellement du bois, parfois un soubassement en béton, les couvertures sont en tôles ondulées bien souvent oxydées par le temps. Pas de clôture entre les habitations, chaque foyer jouit d’un espace autour de sa maison. L’occupation de l’espace s’apparente à une forme de copropriété horizontale.

Willem, mémoire vivante  du village
Willem Visser nous reçoit au rez-de-chaussée de son habitation, dans une caverne d’Ali Baba. La climatisation lui a permis de conserver de vieux appareils électroniques, divers instruments de musique, de nombreux livres, une belle collection de disques vinyles 33 tours et de multiples affaires accumulées tout au long d’une vie de passion pour les arts et techniques.
Marié à la défunte Ursula Biswane pendant près d’un demi-siècle, Willem devient, au fil du temps, une véritable mémoire vivante du village. Willem est hollandais, Ursula, arawak. Ensemble, ils s’installent, au début des années 70, dans le tout nouveau village Sainte-Rose-de-Lima, près de la famille d’Ursula. Sans relâche et avec l’association qu’ils créent, Kayeno, ils vont promouvoir la langue et la culture arawak. De Paris à Londres en passant par Hambourg, Ursula Visser-Biswane deviendra une ambassadrice de la cause amérindienne en général et de la cause arawak en particulier. Avec l’Ong Women and Mining, basée en Angleterre, elle se rendra également deux fois aux Philippines, mais aussi à Oruro en Bolivie.
Elle a également enseigné, à l’Université de la Sorbonne, sa langue maternelle. Elle a surtout participé, durant plus de dix ans et avec la linguiste Marie-France Patte, à la production de plusieurs ouvrages sur la langue “Arowaka”. Citons notamment le recueil de Contes arawak de Guyane aux éditions Karthala, ou encore l’ouvrage intitulé La langue arawak de Guyane, aux éditions de l’IRD, un dictionnaire français-arawak et arawak-français agrémenté d’une présentation historique. Son parcours militant l’amènera aussi à lier la cause amérindienne à celle de l’écologie politique. C’est ainsi qu’en 1997, elle sera candidate aux élections législatives en Guyane, sous la bannière des Verts.

Willem est en quelque sorte l’héritier de la vie militante de sa femme, une encyclopédie du groupe des Arawak en Guyane. Il nous raconte l’histoire de son peuplement en Guyane, bien évidemment liée à celle de Sainte-Rose de Lima. Il rappelle tout d’abord l’ancienneté du peuplement arawak dans toute l’Amérique tropicale, de la Floride du sud jusqu’aux confins du Mato Grosso, en passant par les Caraïbes et les contreforts des Andes. Afin d’illustrer son propos, il nous remet un extrait du mémoire de maîtrise d’ethnologie, soutenu par Ludmila Sire : La communauté arawak de Guyane. L’étudiante y précise qu’on peut « estimer que les peuples de langue arawak ont commencé à s’installer en Guyane au premier siècle de notre ère […], ce qui leur vaut d’ailleurs aujourd’hui le statut de premiers habitants de la Guyane, puisqu’il n’y a plus de représentants de “Paléo-indiens” depuis longtemps dans cette région ». À partir d’environs 900 apr. J.-C., les groupes karib commencent à s’installer en Guyane. La coexistence n’est pas toujours paisible, des conflits éclatent périodiquement entre les deux groupes amérindiens.
En Guyane, les Arawak actuels ont bien souvent pour origine des groupes issus du Suriname. Ils se sont déplacés d’ouest en est, par motivation majoritairement économique. En 1951, ils s’installent à Saint-Laurent-du-Maroni, au village Balaté d’abord, à Paddock ensuite. Puis des groupes migrent vers Iracoubo, d’autres plus tard vers l’île de Cayenne. Ils s’installent, cohabitent souvent avec des Kali’na, tant bien que mal, se scindent parfois puis se déplacent ailleurs. Les hommes occupent souvent des emplois au sein d’entreprises forestières et de scieries.
Willem nous apprend que les habitants actuels de Bellevue, du moins ceux qui ont plus de 50 ans, sont pour la plupart nés à Maniga, un village situé sur la rivière Iracoubo, à une heure de pirogue du bourg. Mais comme parfois, les tensions avec les Kali’na les ont poussés à chercher un autre lieu d’installation. Ils trouvèrent un terrain sur la route des plages, mais celui-ci, marécageux, s’est bien vite révélé peu propice à la plantation de manioc. À leur demande, ils finiront par obtenir un terrain près du Port du Larivot, sur lequel plusieurs familles s’installent.

Le crash d’un petit avion
Mais l’événement déterminant et atypique qui va implanter le village de Sainte-Rose de Lima à sa place se déroule le 13 avril 1969. Ce dimanche soir, un petit avion s’apprête à décoller de l’aéroport de Rochambeau. À son bord, quatre personnes : le pilote, un médecin et deux membres de la famille Prévôt. Malgré le mauvais temps et la pluie battante, le bimoteur s’élance sur la piste. Il décolle. Mais quelques centaines de mètres plus loin, l’aéronef heurte la cime de grands arbres et s’écrase dans la forêt. Aucun des passagers n’en sort vivant.
Sous un soleil de plomb d’octobre dernier, Willem nous amène sur les lieux du crash. Par chance, Kennet Jubitana vient de défricher la zone, il y fait son abattis. Le terrain est dégagé, les conditions pour observer les restes de l’avion sont idéales. Ici un moteur près d’une hélice en voie d’enfouissement, là un morceau de la cabine déchiquetée, plus loin une aile dépecée qui exhibe une partie de son squelette. Le petit avion s’est littéralement disloqué sous la violence du crash, les débris sont éparpillés sur plusieurs milliers de mètres carrés. Rivées sur les restes, des plaques d’identification ont toutefois résisté au temps. On y lit facilement des inscriptions qui permettent à Willem de retrouver le fabricant, qu’il contacte aussitôt. Ce dernier, Piper Aircraft, est un constructeur américain d’avions légers qui vend ses appareils à travers le monde entier depuis 1927. Il fournit à Willem de précieux renseignements : l’épave est un un bimoteur, modèle Piper PA-31-310 Navajo.
En 1969, le drame du crash fait réagir l’Aviation civile qui fait abattre, dans le couloir d’envol, tous les grands arbres susceptibles de menacer les avions en phase de décollage. Cette déforestation préventive attire l’attention de quelques-uns, particulièrement celle des Arawak qui se rendent chaque jour travailler à la scierie toute proche, près de Rochambeau. L’endroit est vu comme un site apte à faire pousser du manioc. Une opportunité que les hommes qui entrent chaque soir au Larivot ne manquent pas de saisir. Mais s’occuper au mieux d’un abattis nécessite une présence régulière. Quelques-uns commencent alors à construire quelques baraques faites de tôles et de bois. Le village de Sainte-Rose de Lima est en train de naître.
Durant la première décennie, le village s’appelle “CD5”, la route départementale passe en effet devant les abattis et les premières habitations. En 1980, sous l’impulsion du curé de Matoury, le village est renommé “Sainte-Rose de Lima”. L’eau potable y arrive en 1978, l’électrification en 1982. En 1981, Pierre Grenand, anthropologue alors chargé de recherches à l’Orstom, dénombre près de 140 Arawaks sur l’île de Cayenne, dont 84 à Sainte-Rose de Lima. Le village ne cesse de s’agrandir. Dans les années 80, la guerre civile qui déchire le Suriname pousse de nouvelles familles arawak à venir s’y réfugier puis s’y installer. Au fil du temps, le mélange avec les communautés environnantes s’opère. La population de Sainte-Rose de Lima n’échappe pas au phénomène de métissage. Aujourd’hui, le village compte près d’une centaine de maisons et un peu plus de 500 habitants. Il est le plus grand village arawak de Guyane.
Le foncier appartient à l’association des agriculteurs du village. Celle-ci, qui avait obtenu un bail emphytéotique sur une première parcelle d’une quinzaine d’hectares, en est désormais propriétaire. Elle a depuis obtenu un bail pour une seconde parcelle d’une quarantaine d’hectares. Toutefois, la commune de Matoury n’y accorde aucun permis de construire. L’ensemble du village est en effet dans une zone NCbr, c’est à dire non constructible en raison du niveau sonore des réacteurs des avions qui décollent de l’aéroport Félix Eboué.

L’Arawak, une langue en voie de disparition.
Si l’implantation géographique des arawak à Sainte-Rose de Lima a rapidement pris pied, la culture qu’il transportait avec eux a malheureusement perdu pied. Malgré tous les efforts des associations pour conserver la langue Arawak, celle-ci n’est désormais parlée que par une petite dizaine de personnes âgées du village. Les Arawak de Guyane s’expriment essentiellement dans la langue du Suriname, le sranan tongo.
Difficile de cerner les raisons de cette lente et inexorable agonie. Pour le capitaine du village, Charles Wingarde, 57 ans, la modernité a joué un rôle prépondérant, « elle est arrivée sur nous comme un tsunami, un terrible choc brutal ». Une modernité qui a amené « une autre façon de vivre, plus individualiste ». « Avant, on ne travaillait pas comme aujourd’hui, explique le chef coutumier, on n’avait pas la notion de l’argent, on troquait. Notre économie, c’était l’abattis, la chasse et la pêche ».
Anne-Marie Chambrier, présidente de la Fédération Lokono de Guyane et habitante de Sainte-Rose de Lima, reconnaît que les septuagénaires du village ne parlent pas la langue arawak. « Il n’y a pas eu cette transmission entre les générations », regrette-t-elle. Selon elle, si le français a pris le dessus sur la langue arawak, c’est probablement lié à la facilité d’utiliser la langue du Suriname dans les rapports commerciaux. Des explications différentes pour un constat qui appelle une même urgence : sauver la langue arawak en Guyane. Charles, le capitaine du village, refuse de voir la langue arawak disparaître ainsi. « Il est urgent de mettre en place un programme avec la DAC (Direction des affaires culturelles de l’État), pour resensibiliser les jeunes avec la langue arawak ».
L’association Kayeno œuvre également. Lorsqu’Ursula Visser-Biswane, alors présidente de l’association, investissait son temps dans la production d’ouvrages, elle visait un objectif, qu’elle résumait ainsi : « faire découvrir et valoriser la langue arawak, pour qu’elle ne se perde pas, pour qu’une trace subsiste pour les générations futures. »
Une préoccupation qui pourrait également relever de la CTG (Collectivité territoriale de Guyane) selon Anne-Marie Chambrier, chargée de mission Langues et Autochtonie à la Collectivité. « Si les intéressés eux-mêmes (les Arawak de Guyane, ndlr) en prenaient l’initiative  », précise-t-elle néanmoins. À ce sujet, une telle initiative pourrait prochainement déboucher sur un outil de préservation et valorisation de la langue. En effet, Willem travaille depuis trois ans, avec son association, sur un nouveau projet, un dictionnaire illustré français-arawak. Affaire à suivre…
Une langue qui disparaît entraîne avec elle des pans entiers de la culture qu’elle véhiculait. Mais que reste-t-il donc de la culture arawak au village de Sainte-Rose de Lima ? La question est difficile, nos interlocuteurs ont bien du mal à y répondre.« La solidarité, la générosité et le respect » selon le capitaine du village, trois piliers de la culture arawak conservés par les habitants de 50 ans et plus.» Il rajoute également la danse, « même si elle est devenue folklorique », la vannerie, les paroles de chanson ainsi que les plantes médicinales dont la connaissance « se transmet au sein des familles ». Anne-Marie Chambrier, identifie pour sa part, la transmission orale des contes et légendes et surtout, cet « attachement à la terre ».
« Comment les Arawak peuvent-ils se différencier des autres nations amérindiennes de Guyane dans ces conditions ? » Outre une technique de fabrication du cachiri qui le rend plus léger que celui des Kali’na, il paraît bien difficile de distinguer les Arawak et des autres nations amérindiennes de Guyane. « Il y a bien plus de similitudes que de différences” reconnaît Anne-Marie Chambrier avant d’ajouter : “être Arawak aujourd’hui, c’est faire partie d’une grande famille d’Amérique du Sud mais aussi d’Amérique du Nord et d’Europe. Malgré la dispersion sur plusieurs continents, subsiste ce lien familial et cette vision d’être rattaché à la terre, au passé vécu.»
Un village né sur le site d’un crash d’avion, une langue en voie de disparition et une culture qui se dilue dans la modernité, Sainte-Rose de Lima ne doit pourtant pas se résumer à un enchaînement de circonstances malheureuses. Bien au contraire, les forces vives du village sont en ébullition. «Plusieurs associations sont en train de voir le jour» se félicite Anne-Marie Chambrier qui perçoit l’avenir du village «de manière très positive.»

Texte de David Rodoreda
Photos de Julien Rougny