Un tiers du territoire guyanais est classé en aires protégées*, outils qui tendraient à conserver les écosystèmes. Ces périmètres et les activités anthropiques sont-ils voués à une difficile coexistence ? Entre les discours lancinants d’une nécessité d’un développement industriel et de marchandisation de la biodiversité ; et les cassandres de l’un des derniers sanctuaires tropicaux de la planète, la Guyane contemporaine peine à trouver un point d’équilibre.

José Gaillou, conseiller régional Guyane Écologie, ancien président du Parc naturel régional de la Guyane

Stéphane Lambert, président du Medef

Joël Pied, secrétaire général Walwari

Jocelyn Thérèse, président du Conseil consultatif des peuples autochtones et bushinenge

► On parle beaucoup du “ développement de la Guyane ”, comment définissez-vous cette notion de développement en termes d’aménagement et d’économie ?

Jocelyn Thérèse : le mot “ développement” est un paradigme qu’il faut changer. Ce mot vient d’un concept de domination, d’exploitation non durable, religieux et qui ne correspond pas à notre cosmovision. Nous ne sommes pas pour l’exploitation à outrance ni la spéculation. Par exemple, nous n’assimilons pas la seule fonction forestière du captage de carbone. Notre prise en compte est globale, nous assimilons la fonction écosystémique au travers de 24 fonctions y compris la partie spirituelle et culturelle. Voilà la différence avec ceux qui prônent, qui usent et abusent, du mot “ développement” en Guyane. La vision de développement de la classe politique locale vise plutôt la destruction des écosystèmes et l’appauvrissement de la population.

Joël Pied : la notion de développement est intrinsèquement liée à la capacité des politiques publiques de satisfaire les besoins de la population dans l’instant présent et ses perspectives de développement. Il est fondamental que le développement soit endogène, et axé le plus possible sur la valeur de production. Aujourd’hui, force est de constater qu’une grande partie de la population tire ses ressources de la solidarité publique ce qui pose à termes des difficultés. La Guyane dispose de ressources non négligeables et pour nous (Walwari), il faut qu’elles soient mises à profit du développement économique.
José Gaillou : ça dépend ce qu’on veut mettre derrière le mot “ développement ”. En fonction des projets que l’on a, on peut faire plus de l’écologie politique ou du politique-libéral. Par exemple, on voit que la politique régionale sur la réponse énergétique est un paradigme déplacé. Nous ne sommes pas dans une situation où l’on pense local, amazonien, ou sud-américain. Les politiques aujourd’hui en Guyane ne sont pas capables de construire des outils pour le développement du territoire.
Stéphane Lambert : je traduis le concept de développement de la Guyane par l’économie, l’entreprise. Je le vois aussi avec une vision orientée vers le développement durable, sur le long terme. Est-ce qu’on sera une Silicon Valley ? Un centre de recherches ? Tourné vers la mer, l’intérieur ? Le développement doit reposer sur nos atouts : la biodiversité au sens large.

► Pensez-vous que certaines décisions s’apparentent à une “ mise sous cloche” du territoire ?

Stéphane Lambert : Oui. Et il y a plusieurs natures de mise sous cloche. Traditionnellement, on dit que les écologistes participent à cela : c’est vrai, un peu, mais on a principalement une mise sous cloche par rapport aux problématiques administratives imposées par l’État. Le Schéma d’aménagement régional qui va zoner la Guyane et interdire de faire certaines activités. Il y a aussi une mise sous cloche en cours dans le cadre du projet de loi Biodiversité qui, sous prétexte de créer de la connaissance sur les écosystèmes, risque de provoquer une paralysie du business.
Jocelyn Thérèse : il y a des extrêmes. D’une part l’extrémisme du développement, des gens avides de spéculer, de rechercher de l’argent sur le marché et de l’autre le conservationnisme des ONG [Organisations non gouvernementales] qui ne sont pas nées ici, qui ne comprennent, ni ne respectent la vision et les droits des peuples nés ici. Elles apportent une vision de conservation qu’elles-mêmes ont créée. C’est donc une mise sous cloche.
José Gaillou : c’est la pensée des Guyanais qui est mise sous cloche. Les Guyanais ne savent pas quel type de développement on veut, après est-ce que les Guyanais sont capables de comprendre la richesse de leur territoire ? Puis, avec mise sous cloche on entend : “ on fige un territoire ”. C’est complètement faux. Lorsque je me suis battu pour la création du Parc national on s’est aussi battus pour faire changer la loi de 1960 qui représentait des Parcs nationaux uniquement comme des territoires de conservation et de préservation. On s’est battus pour que dans la loi nouvelle loi de 2006 ou 2007 on parle de charte, on parle de zones de libre adhésion et que l’on puisse comprendre que dans un territoire protégé, la valeur ajoutée c’est l’humain.
Joël Pied : je n’utilise pas la notion de “ mise sous cloche” Je constate simplement qu’il y a beaucoup de dispositions en matière de protection environnementale, comme les zones protégées qui couvrent près de 70 % du territoire guyanais. Si ça n’est pas une mise sous cloche, ça risque à terme de poser problème, notamment en ce qui concerne l’industrie extractive. Je réfute cette notion, car la nécessité de protéger est permanente et d’ailleurs on n’a pas attendu de dispositions particulières en matière de protection environnementale. Nos parents ont très bien su le faire sans dispositifs législatifs ou réglementaires. Après c’est vrai que le contexte n’est plus le même (orpaillage clandestin, braconnage) et il y a nécessité à légiférer pour faire en sorte que la situation soit prise en compte.

► “ Mise sous cloche ”, cette expression figure une fracture entre l’autorité qui tient et pose la cloche et un territoire de la taille d’une région ou d’un département, dont la marge de manœuvre se retrouverait contenue. On a pu entendre cette expression dans des régions à forte identité : en Guyane, à la Réunion, dans les Antilles françaises, en Bretagne… Le rejet de la “ mise sous cloche ” n’est-il pas aussi une position politique de blocage des décisions émanant de Paris et de ses représentants, un rejet de l’État centralisateur ?

José Gaillou : je définis cela autrement. Si vous ne maîtrisez pas votre territoire, vous ne connaissez pas ses richesses. Si vous attendez que les autres vous disent : « vous avez une biodiversité remarquable », forcément vous ne comprenez rien, vous ce que vous voulez c’est faire une politique extractive, défricher toute la forêt, planter du soja, extraire de l’or, etc. parce vous n’avez pas la culture que le monde d’aujourd’hui a changée.

Joël Pied : considérer qu’il y a des mises sous cloche c’est adopter une position de confort, c’est ne pas faire en sorte que les décisions qui sont prises soient profitables à l’ensemble du pays. On fait face à des zones souffrant d’enclavement, et face à cela il n’y a pas de projets qui permettent de désenclaver par exemple Camopi, Maripa-Soula, Trois-Sauts etc. Plutôt que de mobiliser des moyens dans des outils qui viennent en contre-pouvoir par rapport aux exécutifs locaux comme peut-être la situation du Parc [amazonien de Guyane]… Pourquoi y a-t-il un arbitrage par la direction du Parc ? Oui, il y a un chevauchement qui peut poser problème en terme de libre administration des collectivités concernées.
Stéphane Lambert : effectivement, pour prendre l’exemple de la base spatiale : 50 ans d’implantation, 50 ans de rejet. On va avoir la même chose avec la Compagnie minière nationale. Les Guyanais ont le sentiment de ne pas maîtriser leur territoire parce qu’il reste sous la coiffe de l’État. Et si l’Etat rétrocédait une partie des terres habitées n’y aurait-il pas une meilleure acceptabilité de ce que fait l’État ?
Jocelyn Thérèse : nous sommes conscients – en tant qu’organisation autochtone – que nous sommes dans un processus continuel de colonisation. Il y a l’impact des multinationales, la corruption de la classe politique, il y a des gens qui ne comprennent pas la diversité culturelle et il y a aussi un lobbying néocolonialiste ici dans notre pays qui pousse justement à discriminer, exclure de la décision, des mécanismes de participation nos organisations.

► Peut-on dire à ce jour que le secteur minier, l’accès au foncier, le développement d’activités lucratives pâtissent de la création de zones de protection (Réserves naturelles, Parcs, Znieff…) ?

Joël Pied : c’est un obstacle indéniable, d’autant qu’on est loin de cette logique de restitution du patrimoine foncier comme la revendication politique l’exprime depuis un moment. Le fait de créer de façon artificielle la raréfaction des espaces disponibles pour la construction, le développement, c’est une difficulté. Si on s’aperçoit que dans des zones protégées il y a un potentiel exploitable, cela pose une difficulté.
José Gaillou : Si les activités lucratives en pâtissent ? Oui et non. Les zones de droit d’usage à mon avis on ne doit pas y toucher. On dit en Guyane, il n’y a plus d’espaces pour travailler, c’est complètement faux. Le Parc naturel est un outil de développement durable ça n’a jamais été une zone de mise sous cloche. Les Znieff sont des zones de classement qui ne sont pas des territoires où on vous dit vous n’avez pas le droit d’exploiter cette zone-là. Même sur un Parc national. Le Sdom [Schéma départemental d’orientation minière] permet de dire voilà où on fait l’exploitation voilà où on ne la fait pas, le Sdom ne doit aucunement dire on ouvre tout le territoire à l’exploitation ou à la recherche.
Stéphane Lambert : On pâtit surtout d’avoir des atouts qui méritent d’être protégés et dont on ne fait pas la promotion. On a un atout colossal et on le transforme en contrainte. Globalement, sauf pour le bois on a relativement de la place pour s’exprimer. Beaucoup de zones protégées ne gênent en aucun cas l’activité économique. D’autres oui, par exemple celles interdites à l’exploitation minière. Et pendant ce temps-là les activités illégales prospèrent. On a 40 % du territoire en Parcs, Réserve naturelle, etc. ce qu’aucune autre région n’a, et on voudrait en protéger davantage ?
Jocelyn Thérèse : nous savons comment ont été accaparées les terres de Guyane, sur un concept raciste, d’une civilisation supérieure à une autre, à travers une ordonnance royale de 1890, validée par une loi en 1943 et validée par un décret en 1987 où on considérait que la Guyane était vide d’hommes. Les gens se sont autorisés à prendre les terres. Aujourd’hui, sans nous consulter, les collectivités politiques pour leur besoin de spéculation veulent s’accaparer à leur tour les terres. Il y a là un processus injuste que nous devons combattre, pour récupérer les terres, et un processus de partage de richesses, de responsabilités et de décisions. Nous ne voulons pas être considérés comme des enfants.

► Jusqu’à quel point le milieu naturel doit-il être protégé selon vous ?

Stéphane Lambert : le milieu doit être protégé lorsqu’il est exceptionnel. Mais on ne peut pas demander à la Guyane de protéger tout son territoire parce qu’il est exceptionnel au niveau mondial, on a aussi besoin de vivre, de respirer. L’idée c’est pourquoi ne pas valoriser le milieu. Le Costa Rica le fait en ne protégeant que 10 % de sa surface. La vraie question est : que faut-il faire pour faire du développement durable ?

Jocelyn Thérèse : il est prouvé qu’en moins de dix ans il y a eu la création de plus de 4 000 à 5 000 aires protégées dans le monde depuis le sommet de Rio. Or il s’avère que les aires protégées ne protègent rien du tout. Partout en Amérique latine, en Afrique, en Asie, les aires protégées ont permis l’exploitation pétrolière, minière, etc… Nous, nous sommes contre l’exploitation du pétrole en Guyane, il faut laisser cette substance polluante et diabolique dans les sols et à nous de demander des compensations financières [carbone, biodiversité…] aux pays développés, à l’Union européenne.
José Gaillou : les humains ne peuvent pas vivre sans la nature. Si on détruit tout, on est morts, donc il y a un besoin d’équilibre, mais on ne va pas sacrifier les humains. On sait que la Guyane à la fin du siècle c’est un million d’habitants. Mais on les met où ? Évidemment il faut de la place, des réponses en matière d’autonomie alimentaire et énergétique. On ne va pas dire que l’on va déboiser l’ensemble des 84 000 km2. On sait qu’il y a des zones remarquables qui ne participent pas seulement à l’intérêt de la Guyane, mais au patrimoine mondial. Il faut cette vision globale, malheureusement le monde vu de la Guyane c’est un peu compliqué.
Joël Pied : le milieu naturel doit être protégé, mais ce qui me semble essentiel c’est de faire en sorte que l’emprise humaine sur le territoire bénéficie de la logistique et des moyens les plus élaborés pour réduire l’impact de l’activité humaine sur l’environnement. Le problème ne se pose pas dans l’intérieur du pays, mais plutôt sur le littoral où il y a un besoin en infrastructures de dépollution, des besoins immenses sur la question du traitement des eaux usées, des problèmes monstrueux sur le recyclage des déchets . L’effort doit être plus accentué sur ces problématiques-là que sur les mesures de protection .

Interviews Marion Briswalter 
Photos de P-O Jay .