Voilà 88 ans, débarquait à Belém une petite communauté japonaise, avec la ferme volonté de dompter la forêt équatoriale. Aujourd’hui,  après avoir traversé des difficultés à la hauteur de l’Amazonie, les Nippo-Brésiliens ont réussi à mettre en place une agriculture innovante, et transmettent une culture nippone encore vivace.

Avec son portail rouge traditionnel, recourbé aux extrémités (un torii), le bâtiment de l’association nippo-brésilienne, planté au cœur de la grande Belém, dénote avec ses allures de temple bouddhiste. Le docteur Yuji Skuta, président et érudit de la communauté, nous y accueille avec une réserve toute orientale. En parcourant avec lui les albums des 5 générations de japonais d’Amazonie, ce ne sont pas les notables, médecins ou businessmen d’aujourd’hui que l’on découvre, mais de simples familles d’agriculteurs qui prennent des pauses sérieuses sur de vieux clichés rongés par le temps. Comment a donc commencé cette aventure japonaise au cœur de l’Amazonie ?

1 million d’hectares

« C’est en 1908 et d’abord dans le sud du Brésil que les premiers Japonais arrivent pour travailler dans les grandes plantations de café, suite à l’interdiction d’y employer des Italiens », explique le docteur Skuta. Après le Mexique et le Pérou, c’est le Brésil qui acceptait à cette période d’accueillir des migrants japonais. « Certains Japonais fuient leur pays, chassé par la guerre contre la Russie, et à la suite à l’ouverture récente de l’île vers l’extérieur ». Ils s’installeront d’abord dans la région de Sao Paulo et le Paraná. C’est suite à la rencontre, en 1924 à Rio de Janeiro, entre l’ambassadeur du Japon Shitita Tatsuke, et le gouverneur du Pará Dionisio Ventès que l’Amazonie surgit dans le destin japonais. Devant le succès des Nippons au sud du Brésil, le gouverneur propose de céder pas moins d’un million d’hectares au Japon pour y développer des terres agricoles. L’entreprise japonaise Kanebo, qui produit à l’époque de la soie est contactée par l’ambassadeur. C’est elle qui financera l’expédition de “colonisation”, et un premier lieu est choisi perdu à quelques centaines de kilomètres au sud de Belém : Tomé Acu. « Là-bas les Japonais ne seront pas de simples commis de plantation comme à Rio, mais patrons de leurs exploitations ! » précise Alberto Ke Iti Oppata, actuel président de la coopérative agricole de Tomé Açu. 43 familles sont recrutées dans les zones pauvres et rurales du Japon et, le 20 juin 1929, ils embarquent à Kobé à bord du « Montevideo Maru ». Le navire accoste d’abord à Rio de Janeiro, le 7 septembre. Les passagers sont d’abord persuadés d’être accueillis dans la liesse par les Brésiliens, mais ils sont tombés… le jour de la fête nationale d’indépendance. Le 16 septembre, ils atteignent enfin Belém.

Malaria et autres déconvenues

Pour gérer ces 10 000 km2 cédés à un prix symbolique par le Brésil, la Kanebo va créer la compagnie japonaise de colonisation sud-américaine, la Nantaku. Objectif : faire pousser du cacao à Tomé Açu, et du guarana dans les autres communautés agricoles japonaises situées à Monte Alegre et à Parintins. Mais ces cultures s’avèrent plus difficiles que prévu. « Les colons japonais décident alors de produire du riz et des légumes, plus fidèles à leurs habitudes. Échec encore, ces produits ne se conservent pas suffisamment longtemps au climat équatorial et ne sont pas adaptés aux habitudes de consommations de Belém » raconte Alberto Ke iti Oppata « Les caboclos se moquaient d’eux en leur disant « il faut être un oiseau pour manger du riz, et un paresseux pour manger de la salade !» ».
Températures équatoriales, manque d’infrastructure, impossibilité d’écouler leur production, une langue inconnue et les ravages de la malaria, la petite communauté japonaise se révolte en 1930 contre la NantaKu. Une vague de retour au pays s’en suit, et l’effectif de Tomé Açu passe de 500 à 70 familles.
En tout, c’est 2000 personnes qui périrent pendant cette colonisation, essentiellement du paludisme. Chaque année, une messe bouddhiste est donnée à la mémoire des disparus dans le petit temple de Tomé Açu. Au milieu des fumées d’encens, une petite centaine de personnes, endimanchées, se recueillent au son des chants gutturaux de vieux moines.

Le diamant noir amazonien

Le reste de la communauté décide alors de se déplacer à Quadro bocas, à quelques heures de charette de Tomé Açu, où le terrain est moins vallonné et plus propice à l’agriculture, fonde la CAMTA en 1931 (Coopérative agricole mixte de Tomé Açu), et se forme aux techniques de colonisation amazonienne avec l’aide d’une université japonaise, la Kotakusseis. Le succès tant attendu se produit alors. Il viendra de la culture de la jute, qui produit une fibre idéale pour les sacs de café ou le textile, et dont l’Amazonie deviendra le premier producteur mondial. Mais c’est surtout le “diamant noir” qui changera le destin de Tomé Açu. Conservateur et condiment, arrivé dans les valises des migrants passés par Singapour en 1933, le poivre devient une denrée rare et précieuse pendant la 2de guerre mondiale. La coopérative de Tomé Acu convertit ses champs à cette culture. Attirée par ce récent succès, et après la défaite des forces de l’Axe, une nouvelle vague de migrants japonais arrive du Japon en 1953. Ces nouveaux agriculteurs n’acquièrent plus les terres, mais sont souvent employés par la génération arrivée dans les années 30.

Pulpe de fruits & Agroforesterie

La fièvre du “diamant noir” ne dure qu’un temps, dans les années 70, les cours du poivre s’effondrent, la pauvreté frappe à nouveau la communauté. Il faudra attendre 1989 et une prise de conscience du gouvernement japonais de la situation précaire des Nippo-Brésiliens du Pará pour voir arriver des aides financières, qui sauveront la CAMTA. L’installation du gigantesque barrage de Tucurui sur le rio Tocantins, fournit l’électricité nécessaire et une usine de transformation de pulpe est créée. Rapidement, la production de Tomé Açu explose : Acerola, Pitaya, Cupuaçu, et le boom de l’Acaï, la production de pulpe bondit de 20 tonnes à 3000 tonnes aujourd’hui.
Ce succès repose aussi sur une innovation agricole, le SAFTA, le Système agroforestier de Tomé Acu.« Cela consiste à planter différentes cultures dans un même champ, et à l’ombre d’arbres. Les agriculteurs viennent de toute l’Amazonie pour étudier l’agroforesterie de Tomé Açu » lance, satisfait, Michinori. Arrivé en 1960 avec ses parents du sud du Japon, Michinori Konagano, la soixantaine, est désormais un grand propriétaire agricole. Il se souvient des difficultés financières de son père qui planta 2000 pieds de poivre, sans grand succès par manque de formation. Lui, acheta son premier lopin de terre à 17 ans et règne aujourd’hui sur 800 ha de cultures en employant une cinquantaine d’ouvriers, « sans aucune aide de l’état ni du Brésil ni du Japon ». 230 ha sont plantés en SAMTA. « Quand j’étais jeune, des gens de la JAMIC m’avaient conseillé de diversifier mes cultures pour plus de sureté. J’ai planté ensemble du maracuja, du cacao et du melon, du poivre et de la papaye, donc différents rythmes de cultures, et ça marche ! Nous plantons d’abord des mahogany pour faire de l’ombre, puis des cocotiers, puis du poivre, des cupuacu, etc.. » Désignant une sorte de forêt étrangement bien ordonnée, il annonce « Cette parcelle de forêt a 17 ans. Une espèce d’araignée qui niche dans le mahogani protège contre les insectes qui attaquent le cocotier. Et nous avons moins de serpents, car ils sont chassés par les rapaces et les chouettes qui nichent dans les arbres ».
Aujourd’hui, Michinori exporte son cacao surtout au Japon, mais sa pulpe de fruit est vendue à la fois localement ou à l’international. Cela lui permet de payer les études de ses filles, l’une au Japon, l’autre à Belém, mais selon ses dires, peu de chance qu’elles deviennent agricultrices.

Des champs vers la ville

5 générations de Nippo-Brésiliens se sont succédé dans l’état du Pará, où l’on compte aujourd’hui près de 60 000 descendants. Cette communauté ne travaille plus majoritairement dans l’agriculture et s’est urbanisée à Belém. « L’agriculture n’offrant pas forcément de perspectives, et avec le profil des Japonais, discrets et autonomes, ils se sont tournés vers les professions libérales », explique Yuji Skuta, le président de l’association Panamazonienne nippo-brésilienne lors de notre rencontre à Belém. Chirurgien plastique, il dirige l’hôpital Amazonia depuis 20 ans, il nous détaille avec fierté « L’hôpital Amazonia est financé à la fois par le gouvernement japonais et par la communauté nippo-brésilienne, il est équipé des dernières technologies, et emploie près de 180 médecins, dont 40 d’origine japonaise, dans 26 spécialités. On voit ici beaucoup de gens de Kourou venir se faire opérer ! » La grande distribution dans le Nord-brésil est un autre exemple de la réussite sociale des Nippo-Brésiliens, elle est dominée par l’enseigne Yamada, l’entreprise de l’arrière-petit-fils d’un Japonais de Tomé Acu. Cette influence japonaise semble se limiter aux professions libérales. Malgré leur haut niveau de compétences, on trouve bien peu de Nippo-Brésiliens engagés en politique. C’est qu’il faut cohabiter là avec des usages et une corruption latente. « La route payée par le consulat du Japon pour Tomé Açu n’a jamais été construite. C’est très compliqué de faire de la politique locale dans le Pará », nous avait lâché Alberto d’un air gêné.

Sumo et éducation japonaise

Si la tong constitue un héritage nippon très présent au Brésil – il s’agit d’une sorte d’évolution de la sandale japonaise- la culture japonaise se manifeste de manière très variée et parfois surprenante autour de Belém. L’art du Sumo est un exemple intéressant. Depuis 50 ans, une école enseigne cet art martial aux jeunes de Tomé Açu « Ce dojo est le plus vieux du Pará, j’ai lutté ici depuis mes 18 ans, mais aujourd’hui, les élèves de l’école de Sumo sont essentiellement brésiliens » raconte Tanaka, 69 ans, né au Japon à Aomori. Derrière lui s’entraine une douzaine de jeunes brésiliens soulevant la poussière latéritique du vieux dojo. Parmi ces apprentis, une jeune fille de 13 ans, Kaylane, est championne du Pará cette année. « L’un des élèves du club de Santa Isabel (une autre communauté nippo-brésilienne) est devenu champion du Brésil, et s’est installé depuis au Japon », ajoute Marcio Trendar, l’entraineur du club. « Deux personnes du club de Tomé Acu ont tenté de se professionnaliser au Japon, et ils sont restés là-bas ! ».
Pour les deux présidents, Alberto et Yuji, la culture japonaise est essentielle à la survie de la communauté. Certes, à travers les arts martiaux, la gastronomie, les danses, le karaoké, mais surtout à travers la langue. Une partie des Nippo-Brésiliens la parlent encore, mais il s’agit souvent du dernier lien avec leur culture. « Avec la langue vient la culture d’un pays, déclare Yuji, c’est pourquoi le centre d’éducation Kyoko Oti de Belém, qui compte 600 élèves, enseigne le japonais, l’anglais, et le portugais depuis la maternelle jusqu’au lycée, et il garde les enfants toute la journée, contrairement aux autres écoles brésiliennes ! » Présent à travers une trentaine d’écoles en Amazonie, Kyoko Oti mélange pédagogies japonaises et Montessori. Par exemple, les élèves s’y affrontent dans de drôles de joutes orales en japonais. « Et 72 % des écoliers de ces écoles ne sont pas descendants des migrants ! » conclut-il. En matière d’éducation, Tomé Acu n’est pas en reste avec l’UFRA, (Universidade Federal Rural da Amazônia) créée il y a 4 ans, et qui compte déjà 850 étudiants.

Entre deux cultures

Vers quelle culture penche le cœur des jeunes nippo-brésiliens de Tomé Açu ? Ils se sentent d’abord brésiliens, si l’on en croit les adolescents qui se sont confiés à nous pendant le repas traditionnel organisé à la suite à la cérémonie des disparus. Leurs parents sont agriculteurs, médecins, entrepreneurs. Ceux d’Ichiro, 13 ans, sont nés au Brésil.« Je me sens d’abord brésilienne, à la maison on parle portugais. Dans la rue, tout le monde est métissé. Et je ne parle même pas japonais avec ma grand-mère ! » Makoto, du haut de ses 15 ans, est plus nuancé : « Nous avons beaucoup de contact avec la culture japonaise et brésilienne, je me sens donc les deux à la fois. Grâce à mes parents, j’ai pris des cours de japonais. Mais mes parents sont métis et nés à Belém, ils ne me parlent pas de culture japonaise ». Depuis 2008, la crise financière a touché tous les secteurs d’activité brésiliens et l’économie du Pará, qui repose sur l’exportation du minerai de fer, est mise à rude épreuve. « Les politiciens ne veulent pas comprendre que la richesse de notre état est agricole ! » se désole Alberto. Les cours des fruits amazoniens ont baissé aussi. Ces difficultés viennent accentuer une tendance née dans les années 80, pendant le boom économique du Japon. On l’appelle Dekasseguis, du nom de ceux qui ont choisi de retourner au Japon pour tenter leur chance. 130 000 Nippo-Brésiliens auraient déjà franchi le pas, pas toujours avec succès. La communauté est encore à la croisée des chemins, entre une assimilation progressive à la nation brésilienne, et un retour aux racines de leur histoire.

Texte et photos Pierre-Olivier Jay
Remerciements Marion Briswalter et Maïwenn Le Nedellec