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Sur un kayak, au milieu d’une eau marron, Sylvain Journiac découvre les dégâts. Le parking de son hypermarché, situé sur la commune du Gosier en Guadeloupe, n’est plus qu’une vaste retenue d’eau. À l’intérieur du bâtiment, les pertes sont colossales. Dans la nuit du vendredi 29 avril, les pluies diluviennes ont surpris les commerçants comme les habitants de plusieurs communes de Grande-Terre. À Pointe-à-Pitre, les habitants expriment leur ras-le-bol, les pieds encore dans l’eau. « Chaque fois, c’est pareil, petite ou grosse pluie, on est inondé. Et rien n’est fait », se plaint un habitant. Ces inondations ont provoqué le décès d’une personne aux Abymes. Des faits qui rappellent ceux de 2011. Où, sur cette commune de Grande-Terre, 5 membres de la même famille avaient été emportés par les eaux.

Facteurs naturels et anthropiques
Suite à ces événements, le Bureau de recherches géologiques et minières avait clairement ciblé les facteurs naturels et anthropiques : « Sous-dimensionnement des ouvrages hydrauliques, urbanisation expansive dans les vallées, imperméabilisation des terrains et le manque d’entretien des réseaux de drainage ». La ville des Abymes avait alors engagé des travaux, sur « 9 zones identifiées comme dangereuses », assure Fabert Michely, élu aux Abymes depuis de nombreuses années.
Alors, pourquoi l’histoire se répète-t-elle ? Si les communes concernées ont engagé des travaux, ce sont des « petits chantiers, répartis sur le temps », qui ne peuvent « garantir l’absence d’inondations », répondent les agents du service de l’urbanisme au Gosier. Selon lui, les « investissements sont trop lourds », et les fonds propres des communes trop faibles. « Malgré une volonté affirmée, la municipalité ne peut agir seule », explique de son côté la municipalité de Pointe-à-Pitre.
Les Abymes, Pointe-à-Pitre, Gosier, Sainte-Anne, Morne-à-l’eau et Le Moule s’étaient alors accordées pour réaliser un Programme d’actions de prévention des inondations, commun en 2012. Un outil contractuel, permettant la mise en place de diagnostics dans le but d’obtenir des subventions d’État, pour la réalisation d’aménagements adaptés aux bassins versants concernés par les inondations. Puisque la géographie des bassins dépasse, par endroit, les limites communales, la collaboration pour obtenir des fonds avait alors du sens.

Rentabilité économique demandée
Les études ont duré sept ans et coûté près de 2,1 millions d’euros pour finalement conclure que chaque collectivité devrait finalement réaliser son propre programme d’action. Car pour être éligible à ce programme, il faut une concentration importante de l’habitat et que la perturbation soit d’origine naturelle. « Mais sur le bassin des grands fonds, on a énormément d’aléas anthropiques [d’origine humaine], avec du ruissellement, qui échappent alors au mécanisme de financement du PAPI [Programme d’actions de prévention des inondations] », explique Yohan Liber, responsable de l’unité inondation et ouvrages hydrauliques à la DEAL, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement. C’est pour cette raison que le programme d’action est finalement réduit. Les autres collectivités mettront en place chacune leur programme. Il faudra encore attendre les résultats d’études pour les travaux. « On réalise beaucoup d’études puisque l’État nous demande une rentabilité économique pour la mise en œuvre des travaux. Alors c’est long, on est en conscient, cela se fait dans le cadre d’un plan national, mais c’est nécessaire, sinon l’État ne nous donne pas un kopeck », explique Claire Meillarec, chargée de mission pour le Programme d’actions de prévention des inondations en Grande-Terre, qui assure que les études actuelles intègrent systématiquement les prospectives du changement climatique.

Manque de visibilité
Mais à la question de pourquoi les communes et collectivités n’engagent pas plus de travaux sur leurs fonds propres, Yohan Liber de la DEAL répond que le problème numéro un, c’est le manque de visibilité au niveau des compétences. La gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations (GEMAPI), obligatoire depuis 2018, est à la charge des collectivités alors que la gestion des eaux pluviales urbaines dépend du Syndicat unique de l’eau, le SMEAG. « Ces lignes de partage sur le territoire sont très compliquées à délimiter. On se retrouve avec des vulnérabilités naturelles qui dépendent de la GEMAPI, mais qui sont en milieu urbain », précise Yohan Liber, qui assure que ce problème est en train de se résoudre. Selon lui, les résultats sur l’archipel sont hétérogènes. « La réactivité des élus est malheureusement plus forte après des événements. Et les compétences sont tellement diffuses qu’il faut bien dix ans pour voir arriver les actions ». Et d’ajouter : « Il faut bien comprendre que le “tout travaux” est révolu. L’enjeu aujourd’hui, c’est de respecter l’urbanisme et donc le Plan local d’urbanisme et le Plan de prévention des risques naturels. »

Artificialisation des sols
Mais selon un rapport publié en 2021, les départements d’Outre-mer se caractérisent par un rythme d’artificialisation élevé par rapport aux chiffres nationaux, avec des taux proches de 15 % en Martinique, à la Réunion et en Guadeloupe. Il arrive parfois, et ce sur plusieurs communes, que la réglementation ne soit pas respectée. C’est le cas dans le quartier de Leroux, au Gosier, un chantier de stade “foot five” a été arrêté et annulé en 2022. Des travaux de terrassement avaient pourtant commencé. La communauté d’agglomération présidée par le maire du Gosier, la CARL et la ville avaient validé ce projet d’aménagement en juin 2021 alors que le PLU, validé par la préfecture en avril 2021, indiquait la zone agricole comme étant protégée, où aucune construction n’est autorisée. Le service d’urbanisme de la ville n’a donné comme seule explication que le chantier « est arrêté, il n’y a pas d’autorisation d’urbanisation sur ce projet ».
Les effets, de nature humaine et climatique, complexifient la gestion de l’urbanisme. Le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat le confirme et le répète depuis plusieurs années. Des zones, alors constructibles il y a trente ans, ne le sont plus aujourd’hui. Comme à Pointe-à-Pitre, « il s’agit d’erreurs d’aménagement commises dans le passé où l’agglomération a été construite sur une mangrove », commente Virginie Duvat, professeure de géographie à l’université de La Rochelle et co-autrice du 6e rapport du GIEC, au chapitre “Petites îles”. Selon elle, ce secteur sera soumis à des submersions la moitié de l’année, d’ici 2060.

Les nombreux élus renvoient la faute à l’obsolescence du PPRN, et demandent sa révision, d’autres dénoncent le manque de culture du risque. « Nous avons la culture de la résilience, mais pas celle du risque », introduit le président de l’association des maires de Guadeloupe, Jocelyn Sapotille. « Les règles administratives, tout le monde les connaît, mais moi en tant que maire, ce que je vis, c’est souvent des demandes pour contrevenir aux règles et quand le malheur arrive, on dit mais le maire n’a pas fait son travail ? On demande des exceptions et c’est ça le problème ». Au Gosier, plus précisément à Belle-Plaine, « 93 logements dans cette zone ont été construits sans permis de construire », assure les services de l’urbanisme du Gosier. Il existe bien la police de l’urbanisme, mais l’agent travaille seul et la tâche est délicate puisqu’elle nécessite l’expulsion des habitants. Des maisons occupées parfois depuis de nombreuses années sans que les maires des mandats précédents ne règlent le problème. En Guadeloupe, sur les communes de Pointe-à-Pitre, Abymes et Gosier, 18 146 personnes vivent en zone inondable.

Bénédicte Jourdier