Les mobilités des hommes précèdent toujours les maillages politiques. Derrière le dogme d’une histoire territoriale dont on construit la cohérence a posteriori, la dynamique des échanges dans le bassin amazonien est, de fait, bien antérieure à la matérialisation des frontières : celle entre la Guyane française et le Brésil illustre ce processus successivement anthropique, puis géopolitique.

Nonobstant l’évolution des relations géopolitiques et migratoires depuis le XVI°siècle entre ces espaces, l’immigration brésilienne en Guyane n’a jamais été aussi importante, ni aussi visible. Enfin, jouant le rôle de miroir des déséquilibres, elle cristallise le débat relatif à l’intégrité territoriale, à la perméabilité des frontières et à l’exploitation des ressources, dont l’or. Si le drame de Dorlin peut susciter des tensions xénophobes, il convient de proposer des éléments d’analyses à partir d’une approche comparée.

Qui sont les Brésiliens en Guyane ? Cette qualification, attachée à la nationalité, élude d’emblée la diversité des parcours des ressortissants vivant et travaillant en Guyane, pour ne s’attacher qu’à des représentations stéréotypées souvent galvaudées : celle du cabocle laborieux et courageux, de l’orpailleur, de l’ouvrier-charpentier du bâtiment ou de marine, du pêcheur, de l’agriculteur ; celle de la coiffeuse, de la manucure, celle de ces compagnes aux qualités domestiques rares venues échanger leurs amour contre un avenir et des papiers français … Comme si cela ne suffisait pas on les assigne virtuellement à des quartiers précarisés comme Cabassou, Matinha, BP 134 ou Arc-en-Ciel. Du point de vue culturel, il semble qu’il en soit comme du “ Jazz et de la Java ”, paraphrasant Nougaro : « quand la Bréga est là, le zouk s’en va … »

Pourtant, des Brésiliens sont chefs d’entreprises, exercent des professions libérales de haut niveau, habitent à Montjoly et leurs enfants étudient le droit français dans des universités parisiennes.

Ventilations par nationalité et par tranche d’âge quinquenal, aspect démographique et socio-économique de l’immigration brésilienne en Guyane, approche comparée. Conférence journée du travailleur brésilien. 3 novembre 2011.

La TROISIEME nationalité étrangère de Guyane

Rappelons que sur les 229 000 personnes résidant en Guyane [INSEE, 2009], 34 % est de nationalité étrangère (soit 68 819 individus selon rapport CICI, 2009 : 223], se ventilant en 109 nationalités. Après Haïti (21 087 ressortissants) et le Surinam (30 000 ressortissants), le Brésil est en troisième position avec 17 000 ressortissants, dont près de 53 % des plus de 18 ans sont en situation irrégulière . Par comparaison, le taux de non-régularisation des Surinamais majeurs est de 49 %, celui des Haïtiens est de 23 %.
La majorité des Brésiliens présents en Guyane est originaire des Etats fédérés du Nord (Amapa, Para, Maranhão, Ceara, Amazonas) entre lesquels les mobilités sont évaluées en centaine de milliers d’individus. La Guyane s’inscrit dans un espace amazonien dont elle ne recueille que des flux résiduels
La région constituent rarement une première destination migratoire, comme en témoigne l’âge moyen élevé des Brésiliens résidant en Guyane, 28 ans (Haïtiens, 26 ans ; Surinamais, 21 ans) . La Guyane, intégrée aux circulations migratoires amazonienne, est un espace vers lequel les Brésiliens émigrent selon les opportunités de travail informées par un réseau de relations professionnelles ou familiales.
Or l’accès à un emploi légal ou informel et l’obtention d’un titre de séjour sont deux sésames difficiles à acquérir. Ces deux facteurs expliquent que l’immigration brésilienne ne soit pas plus importante d’une part, et soit corrélée aux programmes d’investissements dans le département. En outre, la proximité, les opportunités d’emplois et d’investissement dans le pays d’origine, constituent un facteur de forte réversibilité des mouvements entre la Guyane et le Brésil (à la différence des Haïtiens, ou des mobilités transfrontalières surinamaises par exemple).

UNE PARTICIPATION FAIBLE A LA CROISSANCE DEMOGRAPHIQUE

L’immigration brésilienne reste globalement marquée par son caractère masculin. 47 % des ressortissants sont des femmes. Dans ce cas, les procédures de regroupement familial sont moins importantes qu’au sein des autres groupes ; l’immigration féminine et ses filières suit des trajectoires différentes de celle des hommes en s’inscrivant globalement dans la féminisation des migrations et du marché de l’emploi. Si les stratégies matrimoniales font partie des motifs migratoires souvent invoqués, ils sont à minorer par rapport à d’autres comme l’amélioration du niveau de vie, l’éducation des enfants et l’accès à la santé. Les Brésiliens participent le moins à la croissance démographique, montrant une projection sur la descendance plus faible que les autres groupes.
L’âge moyen élevé, la prédominance des hommes, montre que la Guyane est un espace où l’on vient pour des opportunités professionnelles à court et à moyens termes, toujours dans le cadre d’un réseau interpersonnel familial, amical ou professionnel déjà construit. La tranche d’âge où les Brésiliens sont majoritaires, 29-47 ans, est l’âge d’activité professionnelle dans le cycle de vie. De fait, dans le cas général, l’ambition n’est pas de s’établir, ce qui n’empêche pas d’investir dans des entreprises ou dans l’immobilier.

UNE FORTE MOBILITE INTERNE EN GUYANE : RESIDENCE ANTERIEURE

L’opportunité d’emploi restant la principale motivation de l’immigration brésilienne, le contexte très ancien de mobilité en Amazonie, et le type de migrants, il est logique de constater la très forte mobilité des Brésiliens en Guyane.
On observe une croissance des flux depuis 2002, mais aussi une forte réversibilité migratoire entre Guyane et Brésil. Lors du dernier recensement, les Brésiliens sont les étrangers les plus nombreux à résider à l’étranger depuis 10 ans. Par comparaison, les Haïtiens et les Surinamais sont moins nombreux à émigrer, mais restent en Guyane.
A l’échelle communale, la situation est plus contrastée. Saint-Laurent, Mana, Maripasoula demeurent plus attractives que l’agglomération de Cayenne aujourd’hui, en particulier grâce aux opportunités d’emplois liées à la construction d’infrastructures (écoles, quartier, etc.) dans l’Ouest guyanais, mais aussi à l’activité aurifère dans le sud guyanais.

Les mobilités associées à l’exploitation aurifère. Maripa-Soula comptait 5 545 habitants en 2007, et en abrite plus de 8 000 aujourd’hui, soit près de deux fois plus qu’en 1999. Si la population sur les sites d’orpaillage n’a pas été recensée, on peut néanmoins tenter de l’évaluer. En croisant plusieurs sources, on peut estimer la population résidant sur les sites d’orpaillage en forêt à 4 500 mineurs établis dans les criques de Petit-Inini, Grand-Inini, Eaux-Claires, Petit-Palafini, Ouaqui, Sapokaï, Sileini et Kwata. Par ailleurs, la question de l’orpaillage renvoie à celle du développement du bassin fluvial. A titre d’exemple, le bassin Maroni compte près de 100 000 personnes, dont 65 000 sur la rive française et 35 000 sur la rive surinamaise. Ici l’or génère une économie directe et indirecte considérable (transport d’hydrocarbures, échanges commerciaux) et permet à la population de vivre et de rester sur les rives plutôt que d’aller grossir les périphéries urbaines. Bien qu’en grande partie informelle, précipitant les mutations structurelles et socioculturelles, cette dynamique contribue à l’emploi dans un contexte économique où plus de 50 % de la population est au chômage. La situation est particulièrement complexe, mêlant des facteurs écologiques, sociaux, économiques et géopolitiques dans un contexte de forte dépendance. Toutefois, la lutte contre l’orpaillage illégal est présentée comme indissociable du contrôle de l’immigration (a fortiori brésilienne) dans un discours dual, où la préservation des biotopes amazoniens relève d’injonctions et d’actions apparaissant absolues et légitimes, en dehors de toutes autres considérations, notamment anthropiques.

UN POIDS ECONOMIQUE MASQUE PAR L’INFORMALITE

L’accès au travail ne touche que 38 % des ressortissants de nationalité brésilienne. Cette proportion est plus faible chez les autres nationalités (25 % chez les Haïtiens, 11 % chez les Surinamais). Ces données doivent être associées au fort taux de non-régularisation des adultes et de ses conséquences sur la fermeture de l’accès au travail officiel.
La catégorie des artisans représentent près de 10%, essentiellement dans la branche BTP. Des enquêtes montrent que la part de la branche BTP concerne 26 % des individus. Pourtant cette situation reflète mal une réalité où les capacités d’entreprendre ou d’investir s’inscrivent majoritairement dans une économie informelle, par définition non mesurable par des critères non adapté.
De fait, comme pour d’autres groupes, la plus-value économique et les compétences créées par cette immigration ne sont pas comptabilisées, faute de critères d’analyse adaptés. Elles sont pourtant bien réelles, si on observe les investissements réalisés. On en devine tout l’enjeu en matière de développement local aujourd’hui.

Pour aller plus loin

Gérard Police (2010), Eudorado. Le discours brésilien sur la Guyane française, Ibis Rouge, coll. Espace Outre-Mer, Matoury.

Piantoni Frédéric (2011), Migrants en Guyane, Actes Sud, 176 pages.

Dorothée Serges (2011), Migrations et insertions économiques des Brésiliennes en Guyane française, thèse de doctorat de sociologie, Université Paris III, Sorbonne Nouvelle, Paris.

Stéphane Granger (2012), La Guyane et le Brésil, ou la quête d’intégration continentale d’un département français d’Amérique, Thèse de doctorat de Géographie, Université Paris III, Sorbonne Nouvelle, Paris.

Madeleine Boudoux d’Hautefeuille (2012), Entre marge et interface, recompositions territoriales à la frontière franco-brésilienne (Guyane/Amapa), Thèse de doctorat de géographie, Université des Antilles et de la Guyane, Schoelcher.