Cet article est extrait de Boukan n°04, actuellement en kiosque

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Dans le 101ème département, le confinement aura comme effet le plus notoire d’accentuer la fragmentation sociale. Avec d’un côté une jeunesse, régulièrement violente, face à laquelle une population exaspérée souhaite désormais répondre. Coup pour coup. 

“Ils ne comprennent que ça, il faut continuer à traiter ces vermines de la sorte sinon nous perdrons définitivement Mayotte”. Les vermines en question, ce sont les jeunes délinquants. Et la manière forte à laquelle fait référence Fahima, entourée d’une centaine de personnes réunies devant le palais de justice de Mamoudzou, le chef-lieu du département, n’est autre qu’une expédition punitive des plus violentes. Quelques jours plus tôt, trois pères de famille quinquagénaires ont enfilé leurs cagoules pour kidnapper un jeune homme et le tabasser dans la mangrove. À l’heure où nous bouclons cette édition, la victime est toujours portée disparue, laissant sa famille sans grand espoir de la retrouver vivante. Les trois adultes sont membres du Collectif de Petite-Terre, qui s’est mué pendant le confinement en groupe “d’autodéfense citoyenne”. Et devant le tribunal, ce soir de mai, les manifestants comptent bien faire entendre leurs voix, pour exiger la remise en liberté des deux premiers mis en cause alors entendus par le juge des libertés et de la détention. Pour Fahima comme ses camarades, le trio aurait agi en héros.

“C’est un exemple à suivre, on ne peut plus compter que sur nous-mêmes pour nous défendre, c’est désormais à la population de se lever pour chasser ces cafards. Que ce soit les forces de l’ordre ou la justice, ils ne font rien pour nous protéger. Dans la minute qui suit, ils relâchent ces criminels”, emboîte Hamada, revendiquant sa participation au collectif, derrière un masque motif ylang-ylang, la fleur symbole de l’île aux parfums. Des adultes reçoivent donc les honneurs de la population pour avoir châtié, peut-être tué, un jeune. Des milices se forment au vu et au su de tous sur fond de surenchère haineuse. Mais comment en est-on arrivé là ? Pour Hamada, la réponse est simple : “l’État nous a abandonnés, il a permis à tous les Comoriens de venir coloniser notre île et maintenant il n’est plus capable d’assurer notre sécurité.”

Si le discours n’est pas nouveau puisqu’on le retrouve comme moteur de la grande grève générale de 2018 qui avait bloqué l’île pendant trois mois, celui-ci prend une autre dimension après 11 semaines d’un confinement dont l’effet le plus évident a été celui de la fragmentation sociale. Car tandis qu’une partie de la population a su adapter son mode de vie aux directives métropolitaines, c’est toute une moitié de l’île, celle des bidonvilles, qui a plongé dans une précarité alarmante. “Avant je fouillais régulièrement dans les poubelles pour trouver un peu à manger, mais même là il n’y a plus rien”, expliquait le ventre creux et les yeux vides Samirou dès le mois de mars. Comme des milliers d’ados de Mayotte, le gamin en short en guenilles vit seul avec ses frères et soeurs. Son père, puis sa mère ont été expulsés du territoire, comme 27 500 autres personnes en 2019 -soit 10% de la population. Alors Samirou le sait, son grand frère de 17 ans “va devoir recommencer à voler”.

Voler pour manger

Pendant 11 semaines de confinement, vols, cambriolages et pillages de magasin se sont ainsi multipliés. La plus spectaculaire de ces mises à sac s’est sans doute produite à Tsoundzou, un village de la commune capitale, dans la nuit du samedi au dimanche 3 mai. Ce soir-là, plusieurs centaines de jeunes affrontent les forces de l’ordre à l’issue d’un combat informel de boxe traditionnelle qui les a visiblement chauffés à blanc. Toute la nuit durant, une véritable guérilla s’empare des rues du village durant laquelle même le commandant des forces de gendarmerie du territoire est blessé. Mais pendant que le feu et les pierres répondent aux quelque 600 grenades lacrymogènes tirées en grêle, d’autres jeunes défoncent à la masse les murs de la supérette du coin. Les parpaings explosent, le magasin est dévasté. Au moins 30 000 euros de vols et de dégâts ont été comptabilisés par le gérant.

Ce même gérant que l’on retrouve, une quinzaine de jours plus tard, au palais de justice de Mamoudzou. Vêtu d’un costume sombre, l’homme est venu assister au jugement d’un des pillards de l’enseigne, filmé en direct depuis le centre pénitentiaire de Majicavo. Mais pillard, justement, Archimède à l’écran, réfute ce terme. Alors qu’au fond de la salle d’audience, sa femme sanglote, le jeune homme ne cesse de se confondre en excuses. Et s’explique. “Je ne suis pas un mauvais garçon, je n’ai jamais frappé quelqu’un ou eu affaire avec la police mais ce soir là, quand on m’a appelé pour me dire qu’on pouvait aller se servir au magasin, j’ai d’abord dit non puis j’ai accepté. Cela faisait deux jours que nous n’avions plus rien à manger à la maison”, indique-t-il à voix basse depuis sa pièce sombre.

Durant les débats, on apprend ainsi qu’Archimède ne parvient plus à subvenir aux besoins de sa famille depuis le début du confinement. Avant, il enchaînait les petits boulots non déclarés puisqu’il ne parvient pas non plus à régulariser sa situation à Mayotte. Mais toute l’économie informelle qui fait vivre une grande partie de la population s’est arrêtée net avec l’annonce des restrictions de déplacement. Alors Archimède, comme tant d’autres, s’est retrouvé sans le sou, mais avec la faim. Quand on lui propose d’apaiser cette dernière comme celle de sa famille, il acquiesce. Et saute avec un compère au volant d’une camionnette confiée à son voisin mécano. Ils foncent avec leur petite Mazda au coeur du chaos pour en tirer ce qu’ils peuvent. “On a pris des choses qui étaient déjà sorties du magasin”, assure le jeune homme. Butin de l’équipée : des sacs de riz “et des biscuits pour les enfants. Les bières, ce n’était pas pour moi”.

Des milices se forment

“Je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez pour me racheter, je pourrais travailler très dur pour payer ma dette mais je ne peux pas rester en prison, sinon je ne sais pas comment va pouvoir s’en sortir ma famille”, supplie Archimède alors que sa femme a été évacuée de la salle pour des sanglots jugés trop bruyants. Travailler, Archimède le devra. Car s’il sortira libre de cette audience, 150 heures de travaux d’intérêt général lui ont été imposées. “Je peux comprendre la détresse de cet homme, mais je ne peux pas laisser passer l’idée que l’on puisse voler en quelque circonstance que ce soit”, dira le représentant du parquet avant de réclamer du sursis.

C’est donc cette justice qu’une partie de plus en plus importante de la population considère comme laxiste. “Je peux tout à fait entendre qu’une partie de la population qui tente de respecter les lois en déposant plainte lorsqu’elle est victime, ne supporte pas que rien ne se passe par la suite. Car c’est une réalité à Mayotte et quand les habitants croisent dans la rue leurs agresseurs, ils ne peuvent qu’être tentés de se faire justice eux-mêmes”, considère d’ailleurs Maître Souhaïli. L’avocat n‘est autre que le conseil des trois hommes du Collectif de Petite-Terre, mis en examen dans l’affaire du rapt du jeune délinquant. S’il voit d’un oeil bienveillant les différentes manifestations de soutien à ses clients, celui-ci “ne cautionne cependant pas les différentes attaques dont fait preuve le procureur de la République”.

Car il faut dire que depuis cette affaire, le magistrat est devenu la cible d’une campagne acharnée, souvent teintée de racisme du fait de ses origines africaines. “Au-delà des attaques envers ma personne, cette campagne révèle une incompréhension totale du fonctionnement de la justice”, analyse sobrement le procureur, Camille Miansoni. “Car s’il y a bien une personne dont le rôle est d’incarner la sévérité, c’est moi”, poursuit-il. Mais outre le laxisme supposé dont on l’accuse, c’est bien une prise de position très ferme qui est mal passée dans l’opinion publique. Alors que le tribunal était pris d’assaut par les manifestants venus clamer leur soutien à leurs camarades auditionnés par le juge des libertés et de la détention, le procureur s’est fendu d’une conférence de presse pendant laquelle il a dénoncé avec vigueur “l’idée que l’on puisse former des milices pour se faire justice soi-même”. Une situation “intolérable dans un État de droit que rien ne saurait excuser”, décrite par Camille Miansoni, alors que derrière les murs du palais de justice, tous en appellent à “l’autodéfense citoyenne”.

“Ici, il n’y a rien”

“Mais il faut bien avouer que cela marche ! Depuis trois semaines que nous organisons des patrouilles, les jeunes ne sont plus dans la rue à commettre leurs crimes”, assure de son côté la représentante du collectif de Petite-Terre. Les jeunes, voilà donc l’ennemi duquel se protéger. Rappelons qu’à Mayotte, la moitié de la population a moins de 18 ans. Pourtant, l’écart ne cesse de se creuser entre ces adolescents, pour beaucoup en errance, et le reste de la société. “Il n’y a rien à faire ici pour nous, personne n’est là pour nous aider, ceux qui vont à l’école voient bien que ça ne sert à rien, il n’y a pas de travail à la fin. Il n’y a rien. Alors, forcément, on se débrouille entre nous et parfois ça tourne mal. Moi j’essaye de me ranger, mais je les comprends, les jeunes sont en colère contre tout le monde”, se désole Soilihi, rencontré le lendemain du siège de son lycée juste avant le confinement.

“Bien sûr qu’on ne peut pas accepter toute cette violence, mais pour espérer y mettre un terme, il faut d’abord essayer de comprendre d’où elle vient. Or ici, la plupart des personnes ont un jugement beaucoup trop rapide. Pourtant, nous qui travaillons avec ces jeunes savons bien que derrière tous ces actes, il y a énormément de détresse. Ces jeunes sont dans une souffrance immense. Ils ne sont pas nés violents ou délinquants, c’est toute une société qui crée cela”, déplore quant à elle, en reprenant les mots du docteur Roumajon, la directrice d’une association dédiée à la jeunesse. Et qui souhaite garder l’anonymat. “C’est déjà assez dur de travailler dans ce secteur alors quand en plus tout le monde nous déteste pour cela, je préfère rester discrète…” Le fruit d’une société donc, où 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Où la moitié vit en bidonville. Où l’aide sociale à l’enfance est quasi inexistante comme le pointe la chambre régionale des comptes. Où les droits de l’enfant, notamment parce qu’ils sont des milliers à ne pas avoir accès à l’école, sont bafoués comme le dénonce le Défenseur des droits. Et surtout, où “rien ne change en mieux”, selon cette psychologue de la Protection judiciaire de la jeunesse. “Nous avons pris en charge près de 1000 adolescents en 2019 mais nous savons très bien que c’est une goutte d’eau par rapport à ce qui devrait être fait. Nous avons des besoins immenses et si peu de ressources. Aujourd’hui, les choses se sont encore empirées avec le confinement, nous sommes totalement sans nouvelles de nos jeunes alors même qu’il est déjà très difficile de les écarter de leurs milieux nocifs. Tout le travail que l’on a fait, même s’il faudrait faire plus va être sapé”, regrette-t-elle. “C’est cela qui est insupportable, en même temps qu’aucun projet de société n’est formé pour tenter d’intégrer les jeunes, pourtant censés représenter l’avenir, on laisse la population les désigner comme responsables de tous leurs maux. Au lieu de mettre les moyens, on laisse la main aux milices. Ça ne peut que dégénérer”, reprend la directrice d’association. Pourtant, “ils ne sont pas nés délinquants”.

Texte de Grégoire Mérot
Photos de David Lemor